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N°24 - Mars 2008
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Une culture pour les masses ?

Labarre Nicolas
agrégé d’anglais, docteur en anglais, membre de l’équipe ACE

La culture de masse est-elle une contradiction dans les termes ou réalité sociale ? Les intellectuels aux Etats-Unis après la seconde guerre mondiale menèrent une ambitieuse entreprise théorique sur le sujet. Ces théories, centrales à leur époque, ont pourtant été effacées de l’histoire culturelle. Comment expliquer cette disparition ?

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La question des rapports entre culture légitime et culture populaire s’est posée dès les débuts de l’alphabétisation de masse, en Angleterre, en France (Sainte-Beuve déplore la « littérature industrielle » dans un essai fameux en 1839) comme aux États-Unis. Alors que la démocratie permet l’émergence d’une civilisation des masses au plan politique et économique, les élites vont choisir le champ culturel comme terrain d’affrontement symbolique privilégié. La notion même de culture comme ensemble des œuvres de l’esprit, « le meilleur de ce qui a été dit et pensé », se structure en cette fin du XIXe siècle, tandis que sont érigées les distinctions entre le grand art et le goût populaire. Le rythme formidable d’apparition de nouveaux médias destinés avant tout à une consommation de masse depuis le début du XXe siècle va cependant engendrer une autre culture, produite à grande échelle, commerciale et omniprésente, la véritable culture de l’ère industrielle, la culture de masse. Les Etats-Unis, qui adopteront les premiers la radio, puis la télévision, seront le lieu de naissance des premières théories unificatrices sur le sujet.

L’histoire culturelle a surtout retenu l’une de ces théories, l’approche marxiste, complexe, et intransigeante de l’Ecole de Francfort, formulée dès 1944 par Theodor Adorno et Max Horkheimer, sociologues allemands alors exilés aux Etats-Unis. Cette date, pourtant, est trompeuse. Il s’écoulera plus de vingt ans entre l’émergence de cette théorie et sa diffusion étendue aux Etats-Unis, avec la traduction en anglais de ses textes clés. Dans l’intervalle, un groupe d’intellectuels américains de premiers plans les New York intellectuals, critiques, journalistes, philosophes, écrivains ou sociologues, va développer une approche alternative, érudite et foisonnante. Cet ensemble théorique produit par un groupe d’auteurs majeurs, va cependant être littéralement effacé de l’histoire culturelle telle qu’elle s’écrit désormais.

La culture de masse : un double danger

La théorie de la culture de masse telle que la propose ces intellectuels new-yorkais puise à deux sources majeures : une conviction marxiste, quoique fermement anti-staliniste, et une adhésion à l’idéal esthétique moderniste incarné par des auteurs comme T.S. Eliot, Ezra Pound ou James Joyce. Dès 1944, le journaliste Dwight Macdonald formalise ses inquiétudes quant à ce qu’il appelle encore la « culture populaire ». Celle-ci lui apparaît comme un danger politique, une force de domination et de maintien du statu quo, diffusant et confortant les normes de la société capitaliste, mais également comme un péril esthétique, par sa capacité à se nourrir des formes culturelles antérieures. Culture prédigérée, envahissante, menaçant la notion même d’avant-garde, elle émousse les sens du public et le détourne des grandes œuvres autant que de la réflexion politique. Neuf ans plus tard, Macdonald synthétisera tout cela en une seule image apocalyptique : le « suintement opiniâtre » (« spreading ooze ») d’une culture de masse « tiède et flasque ».

Autour de cette idée se développe un corpus foisonnant, marquée par un refus d’une approche sociologique empirique, à laquelle est préférée une vision littéraire, holistique et humaniste de la question culturelle. Ce refus de circonscrire les modes d’approches légitimes d’un phénomène est inscrit dans les termes mêmes du débat : l’expression anglaise, mass culture, qui renvoie aussi bien à une culture produite en masse, à une culture des masses ou une à culture pour les masses, est en effet plus fluide que sa traduction française. L’indéfinition de la relation entre les deux termes ouvre un champ d’acceptions possibles, qui font la richesse du débat, mais annoncent aussi son échec. Les textes rassemblés en 1957 dans un recueil intitulé Mass Culture attestent de cette diversité d’approches et de définitions, en donnant à lire la quasi-totalité des grands articles majeurs sur le sujet. Succès public, Mass Culture, prouve le retentissement qu’avaient ces approches théoriques de la question des hiérarchies culturelles, à une époque où la télévision s’est installée dans les trois quarts des foyers aux États-Unis en moins de dix ans. Comment une théorie culturelle si influente, si installée, a-t-elle pu disparaître en quelques années à peine ?

Les raisons d’une disparition

Les causes de cet effacement sont multiples, et elles dessinent en miniature les évolutions de la société des États-Unis, dans ces années cruciales entre 1955 et 1970. L’explication la plus évidente tient à un certain épuisement de ces discours. Faute d’avoir su poser un cadre théorique rigoureux, les New York intellectuals ne peuvent faire avancer leur réflexion au-delà des condamnations de principe, dans des textes à l’échelle de l’article ou du pamphlet, mais qui ne peuvent être étendus au-delà : aucun des textes sur la question ne dépasse une longueur de quelques dizaines de pages. S’il y a là une explication au ralentissement de la production intellectuelle sur le sujet, cette impasse ne permet pas d’expliquer la déconsidération dont vont être l’objet ces théories, d’autant que les derniers textes publiés sur le sujet, « Masscult & Midcult » de Dwight Macdonald, ainsi que « La crise de la culture » de Hannah Arendt, proposent encore au début des années soixante des formulations jusque-là inédites.

L’engagement des New York intellectuals dans la guerre froide fournit une autre piste. Ceux-ci se positionnent en effet au cours des années cinquante à l’avant-garde de la lutte anti-communiste, et pour la frange la plus radicale d’entre-eux, les théories de la culture de masse apparaissent comme une erreur stratégique. En dénigrant des formes culturelles comme le cinéma, qui apparaissent comme les produits et le symbole des États-Unis, elles fournissent des armes à ceux qui, dans le bloc soviétique, dénoncent la culture et la démocratie américaine. Cette logique débouche sur une contre-offensive théorique : une série de textes étonnants de violence propose de mettre en place un paradigme alternatif, dans lequel chaque niveau culturel (haut, moyen ou bas) est digne de respect car il correspond aux aspirations propres de ceux qui y adhèrent. En dépit de ses limites, ce paradigme va rencontrer un vrai succès en entrant en résonance avec ce qu’on a appelé l’ « explosion culturelle » américaine.

Résultant du développement considérable de l’éducation supérieure aux États-Unis après la seconde guerre mondiale, celle-ci va se traduire par un intérêt accru de tous les secteurs de la société pour les arts et la culture. Tandis que les magazines grand public consacrent des dossiers à l’avant-garde culturelle, Kennedy puis Johnson lancent des programmes fédéraux de centre culturel et d’aide aux artistes. Le rôle des prescripteurs culturels traditionnels est largement remis en question, et l’autorité dont se prévalaient des groupes comme les New York intellectuals est critiquée au nom de la démocratisation de la culture.

Ce mouvement va trouver une légitimitation dans les écrits des intellectuels pop du milieu des années soixante. Susan Sontag ou Marshal McLuhan construisent en grande partie leurs écrits contre les théoriciens de la culture de masse, et contre leur conviction de l’existence d’une différence fondamentale entre la culture légitime et celle que produisent les industries culturelles.

C’est donc au moment où ce rejet est le plus fort, le plus unanime, que sont redécouverts les écrits de l’Ecole de Francfort, qui, par leur rigueur et leur « nouveauté », échappent en partie à ce discrédit. Alors que les New York intellectuals peinent à se positionner face aux évolutions de la société américaine, Marcuse est lu sur les campus. A sa suite, Adorno et Horkheimer apparaissent comme les véritables théoriciens des industries culturelles. C’est donc sur leur approche, plus structurée et plus facile à appréhender en totalité, que se baseront les critiques culturels ultérieurs. L’influence des New York intellectuals et de leur approche, flagrante dans les premiers écrits d’Umberto Eco, par exemple, ira en s’affaiblissant, jusqu’à disparaître entièrement. Sans pour autant que leur théorie ait été invalidée autrement que par un concours de circonstances historiques.

Illustration : Couverture d’une adaptation de Macbeth en bande dessinée pour "Stories by Famous Authors Illustrated" (Aout 1950)

Crédit Image : Flickr, boopsie.daisy

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