
Dans un communiqué de presse du 17 septembre 2007, la ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche annoncait la création immédiate de 500 postes supplémentaires de « moniteurs d’initiation à l’enseignement supérieur » et de 500 postes de « moniteurs doctorants-conseil », un nouveau dispositif permettant à des doctorants d’effectuer des missions dans une entreprise, une administration, une collectivité territoriale ou encore une association.
L’idée d’étendre le monitorat aux entreprises ne date pas d’hier, puisqu’on peut la retrouver dans une proposition faite au ministère en 1996 par Yves Métivier et Jean-Louis Aucouturier, puis dans les conclusions de tables-rondes sur l’emploi scientifique organisées par le ministère en 1997. Néanmoins, c’était depuis un « serpent de mer », abordé régulièrement dans des réunions auxquelles participaient le ministère et des organisations de jeunes chercheurs, mais toujours en attente de mise en pratique. Le premier élément concret fut un décret de février 2005 permettant aux allocataires de recherche d’effectuer un « stage d’inititation à l’entreprise ».
On notera le caractère infantilisant de la formulation employée... Il fallut attendre l’année 2006/2007 pour voir la première expérimentation de « monitorat en entreprise » menée en Aquitaine, qui a largement inspiré le nouveau dispositif. Outre des premiers exemples de missions réalisées par des doctorants, cette expérimentation mit en évidence l’inadaptation de la forme juridique « allocation de recherche plus stage » pour encadrer ces missions.
Dans le nouveau dispositif, un moniteur « doctorant-conseil » est salarié par l’université, qui facture la mission à l’entreprise, pour un montant incluant le coût chargé de la rémunération du moniteur (5 499 € par an) et des frais de gestion du dispositif limités à 2 750 € (50 % du coût de la rémunération).
Ce coût pour l’entreprise correspond au prix du marché pour un consultant ayant le grade Master, et peut être pris en charge en partie par des subventions des collectivités territoriales, comme c’est le cas en Aquitaine. Le doctorant est donc un personnel de l’université mis à disposition d’une entreprise dans le cadre d’un contrat de prestation, ce qui résoud les difficultés rencontrées jusqu’à présent, et devrait permettre de gérer facilement les missions. En attribuant des postes de moniteurs aux universités, le ministère prend en charge les salaires, et leur permet ainsi de récupérer les moyens nécessaires à la mise en place du dispositif.
La mission doit représenter une durée annuelle de 32 jours ou 268 heures, et l’activité exercée doit être cohérente avec les compétences acquises par le doctorant tout au long de son parcours. Il n’est pas nécessaire de lier la mission et le sujet de recherche du doctorant, ce qui permet une gamme de missions la plus large possible, de la valorisation d’une expertise scientifique sur un sujet précis à la valorisation d’une compétence individuelle.
L’objectif affiché par le ministère est double : d’une part permettre aux doctorants d’appliquer leurs compétences dans un contexte extérieur à leur laboratoire ; et d’autre part permettre aux entreprises, en particulier les PME, de renforcer leurs liens avec le monde de la recherche et de mieux connaître le potentiel des jeunes chercheurs.
Il est intéressant d’étudier le langage des différents acteurs communiquant sur ce dispositif. Ainsi, la Direction Générale de l’Enseignement Supérieur du ministère, dans les comptes-rendus de réunions ou les documents de présentation du dispositif aux universités, présente les doctorants comme des professionnels de la recherche, dont les compétences peuvent être utiles aux entreprises. Cette vision du doctorat a plus de mal à s’installer dans la communication de la ministre, puisqu’on peut lire dans le communiqué du 17 septembre que le dispositif « permettra de mieux faire connaître le monde de l’entreprise aux doctorants ». Expression d’autant plus maladroite qu’elle se retrouve transformée dans un article des Echos du 18 septembre en « familiariser les jeunes avec l’univers méconnu des entreprises », formule paternaliste faisant porter au passage la responsabilité de la faiblesse du recrutement des docteurs par les entreprises françaises au seul système de formation doctorale. Sur ce point, il faut souhaiter que les entreprises auront un point de vue plus pragmatique et moins idéologique que celui exprimé par le MEDEF Aquitaine dans sa contribution au débat national « université-emploi » de 2006, où le monitorat d’entreprise était présenté comme « un excellent moyen de professionnaliser le doctorat, qui ne l’a jamais été ».
L’enjeu est de taille : irriguer largement toutes les composantes de la société française (entreprises, administrations, collectivité territoriales, associations) avec des professionnels formés par la recherche, de façon à lui permettre d’aborder dans les meilleures conditions les nouveaux défis auxquels elle doit faire face.
Afin d’aider les universités à gérer le dispositif, le ministère fournit une « boîte à outils » avec des modèles de contrat et de convention entre l’entreprise, l’université et le doctorant, ainsi qu’une « foire aux questions » apportant des réponses précises à des points techniques. La principale difficulté technique viendra sans doute de la capacité des universités à gérer les aspects liés à la propriété intellectuelle et à la résolution de conflits d’intérêt dans le cadre des missions. Si les aspects juridiques et techniques ont été bien cadrés par le ministère, il n’en est rien en ce qui concerne le suivi et la formation des doctorants-conseils, pour lesquels on est dans l’incantation : « le doctorant bénéficie d’un accompagnement mis en place par l’université [qui] s’engage à proposer des formations organisées par les écoles doctorales » !
L’autonomie donnée aux universités pour mettre en place un dispositif adapté au contexte régional est donc un peu trop grande. Le ministère semble prendre conscience de cette lacune, puisqu’à l’occasion d’une réunion de présentation du dispositif à des directeurs d’écoles doctorales qui s’est tenue le 5 octobre, est apparue une recommandation de création d’une « commission universitaire » regroupant les différents acteurs : écoles doctorales, doctorants, services de valorisation, collectivités territoriales, entreprises, sans toutefois que ses attributions soient clairement définies. L’expérience bordelaise a montré que les associations de jeunes chercheurs étaient un élément indispensable de la dynamique locale. Espérons que ces « commissions » leur laisseront prendre en main le dispositif, car si les doctorants ne s’emparent pas de ce projet, il sera voué à un échec certain.
On peut s’interroger sur l’ampleur de cette expérimentation : de moins de 5 doctorants en 2006/2007, on passe à 500 pour cette année. Cela revient certes à seulement 2 doctorants par école doctorale, mais c’est ce que les responsables de l’expérience bordelaise espèrent au mieux, alors que le dispositif est déjà en place ! Espérons que le ministère ne s’est pas précipité en engageant autant de postes dès cette année. Son engagement à l’avenir est par ailleurs assez flou, et on sent que la tentation est grande de laisser les établissements et les entreprises porter seules le dispositif dès 2008/2009.
Il faudra donc être très attentif à la nature des missions, au profil des doctorants qui les mèneront, et à celui des entreprises impliquées. En effet, si un objectif est de permettre aux doctorants d’effectuer un passage par l’entreprise - au sens large, il faudra voir si les doctorants concernés ne sont pas ceux qui en ont le moins « besoin » : doctorants-ingénieurs ou travaillant dans des laboratoires ayant des contacts avec des entreprises. Du côté des entreprises, ce sont les PME qui ont actuellement peu ou pas de contacts avec la recherche qui sont ciblées : vont-elles accéder au dispositif ? Il serait également important que les missions ne se restreignent pas aux entreprises du secteur marchand : les administrations, les collectivités et les associations peuvent en tirer un très grand profit.
Les universités se sont vues octroyer plus d’autonomie cet été, il ne reste plus qu’à souhaiter qu’elles prennent leurs responsabilités et s’emparent de cette occasion, pour leur profit, celui des doctorants et celui des entreprises !
Communiqué de presse du ministère de la recherche et de l’enseignement supérieur (17 septembre 2007).
http://www.enseignementsup-recherche.gouv.fr/discours/2007/1000postes.htm
Proposition Métivier - Aucouturier (1996).
http://aquidoc.fr/medias/pdf/proposition.pdf
Tables-rondes sur l’emploi scientifique (1997).
http://cjc.jeunes-chercheurs.org/ministere/cr-05-11-97.html
Décret no 2005-176 du 25 février 2005 modifiant le décret no 85-402 du 3 avril 1985 relatif aux allocations de recherche.
http://www.legifrance.gouv.fr/WAspad/UnTexteDeJorf ?numjo=MENF0402563D
Documents disponibles sur le site Internet de la DGES
http://edges.sup.adc.education.fr/RU/experimentation
Les Echos, 18 septembre 2007, Pécresse veut inciter les jeunes chercheurs à se lancer dans le conseil en entreprise.
http://www.lesechos.fr/journal20070918/lec1_france/4623594.htm
Contribution du MEDEF Aquitaine au débat national « université emploi ».
http://www.debat-universite-emploi.education.fr/fichiers_pdf/contribution_bordeaux1.pdf