Il est bel et bien possible de devenir docteur « sans jamais porter de blouse blanche » et aucun élément ne permet de dire que cette caractéristique représente un handicap à l’insertion professionnelle.
En 2006, le taux de chômage des docteurs en sciences de l’homme et de la société (SHS) était d’environ 10 % trois ans après l’obtention du diplôme [1].
Il s’agit d’un taux proche de la moyenne de l’ensemble des docteurs et d’un taux plus faible que dans certaines disciplines scientifiques « dures », notamment les sciences de la vie et de la terre et la chimie. Ce taux de chômage, élevé, n’est pas spécifique aux SHS. De plus, le nombre croissant de docteurs, notamment en SHS, depuis les années 90 et au début des années 2000 implique qu’une part de plus en plus importante des docteurs doit aujourd’hui se diriger vers le secteur privé.
C’est dans ce cadre que l’absence de reconnaissance du doctorat en dehors du secteur public conduit à placer les docteurs en concurrence directe avec des diplômés d’autres formations « d’excellence », en l’occurrence les sortants des spécifiquement françaises grandes écoles.
De manière générale, tout indique qu’être docteur n’est pas nécessairement perçu comme un indicateur d’excellence porteur de valeur ajoutée pour l’entreprise. A cette méconnaissance au moins partielle de la qualité et de la spécificité de la formation doctorale de la part des acteurs économiques s’ajoute les difficultés que rencontrent beaucoup de docteurs lorsqu’il s’agit de valoriser leurs compétences. Ces difficultés sont amplifiées lorsque le docteur est issu de disciplines où les compétences développées ne sont pas directement valorisables en tant que connaissances techniques de haut niveau. Une bonne partie des disciplines qui constituent les SHS sont dans ce cas de figure. C’est certainement une des raisons qui conduit à ce que très peu de docteurs en lettres et en sciences humaines et sociales embrassent une carrière en entreprise [2].
Le constat est très différent pour les docteurs en droit, sciences économiques ou en gestion pour lesquels les compétences apparaissent mieux identifiées par les entreprises, ce qui conduit une part importante d’entre eux vers une carrière plus rémunératrice dans le secteur privé.
Il existe donc bel et bien un effet "discipline" au sein des SHS. Très concrètement, à la question : « Un docteur en philosophie est-il contraint de faire carrière dans le secteur public ? », un universitaire, ou ancien universitaire, répondra parfois « non » mais la plupart des acteurs répondront très probablement « oui » ! Si la même question porte sur un docteur en informatique ou un docteur en sciences économiques la réponse sera sans doute bien plus souvent « non ».
Sans prétendre circonscrire l’ensemble des éléments qui déterminent de telles réponses, beaucoup de témoignages montrent qu’un travail de fond visant à l’amélioration des capacités des docteurs à valoriser leurs compétences est nécessaire. Il apparaît aussi très clairement que ces compétences, notamment les compétences que l’ont peut qualifier de transversales, doivent être communiquées et explicitées aux entreprises. Une nouvelle fois, ces considérations ne concernent pas uniquement les docteurs issus des disciplines désignées « à faible potentiel de valorisation en entreprise » des SHS mais elles touchent l’ensemble des disciplines.
Même si la problématique de l’insertion professionnelle des docteurs en dehors de l’université ou de la recherche publique est présente dans toutes les disciplines, il est évident que les problèmes rencontrés sont différents et les réponses à apporter doivent être adaptées en fonction de la discipline, du thème de recherche et de la nature de la spécialisation.
De toute évidence, il sera bien difficile pour un docteur en histoire travaillant sur la renaissance italienne de trouver un poste dans le service recherche et développement d’une entreprise. Dans cet exemple précis, le thème de recherche est non seulement très orienté sur des problématiques de recherche fondamentale mais aussi très éloigné des préoccupations de l’entreprise. Dès le début de sa thèse, ce docteur a certainement intériorisé les limites de ses possibilités de carrière. Ces limites le conduisent dès le départ à une forme d’auto-censure qui réduit ses projets de carrière au secteur public, qu’il s’agisse de l’enseignement, l’enseignement-recherche, la recherche pure ou tout autre poste lié d’une manière ou d’une autre à l’histoire de la renaissance italienne.
Quoi qu’il en soit, ce docteur a certainement développé bon nombre de compétences transversales dans la gestion de ressources documentaires importantes, dans sa capacité à gérer des projets complexes, dans sa polyvalence et dans sa méthodologie de travail. Dans ce cadre, le premier obstacle à une insertion à un juste niveau dans une entreprise est lié à la capacité de mettre en avant les éléments qui peuvent représenter un atout pour l’entreprise et qui peuvent lui permettre, par exemple, d’occuper un poste de cadre. Le deuxième obstacle est, malheureusement pour ce docteur, de nature exogène et dépend du degré de reconnaissance de la formation doctorale dans les entreprises qu’il peut viser.
A l’opposé de l’exemple du docteur historien, un docteur en recherche appliquée en électronique, aura, d’une part, moins de mal à trouver un poste dans un service de recherche et développement en entreprise et, d’autre part, moins besoin de mettre en avant des compétences transversales, du moins en début de carrière.
En résumé, les docteurs issus des disciplines SHS qui passent pour être les plus éloignées du monde l’entreprise sont ceux qui ont le plus besoin de mettre en valeur leurs compétences transversales. Parallèlement, il s’agit des docteurs pour lesquels la communication vers les entreprises de la part des institutions, qu’il s’agisse des universités, des associations d’aide à l’insertion ou encore du service public de l’emploi, devrait être la plus importante.
Le doctorat en SHS a encore aujourd’hui une très forte propension à conduire à la carrière académique, ou plus largement au secteur public, peut-être plus qu’en sciences dures. Or, il est évident qu’en SHS, mais pas uniquement, la finalité de la formation doctorale évolue. Le doctorat doit aujourd’hui devenir une formation d’excellence valorisable à sa juste valeur dans le secteur marchand quelle que soit la discipline. Mener à bien cet objectif nécessite l’implication de l’institution formatrice, en l’occurrence les universités, mais aussi des entreprises afin de rendre beaucoup plus perméable la cloison qui les sépare. Il s’agit d’un projet complexe, particulièrement au niveau du doctorat. Fondamentalement, l’université et les universitaires n’ont pas vocation à former à l’ingénierie, et encore moins à former des techniciens-docteurs dont les compétences devraient coller exactement à ce que recherche une entreprise particulière.
Rapprocher l’université et l’entreprise est une volonté de plus en plus affichée. Pourtant, la recherche d’une professionnalisation des études n’est pas comparable en master et en doctorat. Le doctorat est une formation professionnalisée. Être docteur, c’est être formé au métier de la recherche, ce qui dépasse la simple maîtrise d’outils, aussi complexes soient-il.
Plus concrètement, s’il doit y avoir un rapprochement entre les formations doctorales en SHS et le monde de l’entreprise, cela ne doit pas se réaliser par la mise en place d’une forme de certification des formations par les entreprises mais plus comme un échange ayant valeur de pédagogie réciproque. L’université forme le potentiel innovant que l’entreprise doit apprendre à capturer. En SHS comme ailleurs, l’expression « formation par la recherche » doit garder tout son sens.
[1] Enquête « génération 2003 » de l’IREDU.
[2] 80% des docteurs en lettres ou en sciences humaines et sociales de 2003 occupaient des emplois dans le secteur public en 2006 selon l’enquête « génération 2003 ».