
Lorsque l’on évoque la jungle, c’est avant tout à Mowgli ou à Tarzan que l’on pense. Pourtant, la jungle est originellement une formation végétale indienne : la jangala. Cette catégorie végétale est difficile à définir et à localiser car sa signification a évolué : désignant au départ des formations végétales désertiques ou steppiques, elle renvoie désormais à la forêt « vierge ». Comment comprendre le flou de cette notion ? Comment distinguer cette formation végétale d’autres types de paysages tropicaux, comme la brousse ou la savane ?
Définir des catégories génériques, voire universelles, de formations végétales s’avère tout à fait complexe, puisque les paysages végétaux sont toujours particuliers, spécifiques à une région donnée. Cela s’avère d’autant plus compliqué en ce qui concerne les régions tropicales, puisque leurs paysages changent beaucoup entre la saison sèche et la saison des pluies. De fait, les définitions proposées par les dictionnaires de langue courante (Petit Larousse Illustré et Petit Robert) sont assez imprécises. La jungle y est par exemple définie à la fois comme une « forme de savane », c’est-à-dire comme une étendue herbeuse, comme un « fouillis verdoyant [...] de fougères, bambous et palmiers », c’est-à-dire comme une végétation de broussailles et d’arbustes, et comme une « formation végétale arborée », c’est-à-dire comme une forêt. Cette confusion caractérise également d’autres types de formations végétales tropicales : selon les cas, la savane peut être qualifiée d’herbeuse, de buissonnante, d’arbustive ou même d’arborée. On le voit bien, les catégories paysagères tropicales sont imprécises, non seulement dans la langue courante, mais encore dans le vocabulaire proprement géographique, puisque les biogéographes redéfinissent systématiquement ces termes et critiquent les définitions adoptées par leurs confrères.
Les formations végétales sont difficiles à définir ; reste à savoir si elles sont complexes à localiser. Si l’on cherche à les localiser en fonction des caractéristiques paysagères et floristiques exposées dans les dictionnaires, il s’avère presque impossible de les cartographier, tant les imprécisions et les chevauchements entre formations végétales sont nombreux. La carte obtenue est très peu lisible et offre peu d’informations utiles pour distinguer les formations : les catégories étudiées semblent alors peu opérantes.
En revanche, si l’on cherche à localiser ces formations végétales en fonction des lieux mentionnés dans les dictionnaires, on obtient une carte beaucoup plus lisible, sur laquelle les chevauchements sont très peu nombreux, ce qui est conforme à la visée discriminante des catégories. On observe une distribution des formations végétales qui semble leur attribuer une région tropicale à chacune : l’Amérique centrale pour la savane, l’Amérique du Sud pour la pampa, l’Afrique pour la brousse, l’Asie du Sud pour l’Inde, l’Australie pour le bush. Ce phénomène de « chasse gardée » est en fait hérité de l’époque coloniale.
On a souvent tendance à considérer le lexique biogéographique comme une nomenclature neutre, puisqu’elle sert à décrire des éléments naturels. Porter un regard critique sur l’usage des mots savane, brousse ou bush n’est pas chose courante. Pourtant, ces termes sont porteurs d’un héritage colonial lourd, dont il convient de prendre conscience. Indéniablement, la colonisation a joué un grand rôle dans la mise en place du lexique des formations végétales, puisque la plupart des termes employés sont empruntés au vocabulaire vernaculaire des pays tropicaux. Ainsi, le terme jungle vient de l’hindi (une langue de l’Inde), le terme savane de l’arouak (une langue d’Haïti), le terme bush de l’afrikaans (une langue de l’Afrique du Sud, dérivée du hollandais). L’emploi de ces termes exotiques, attachés à une langue particulière et à une région tropicale donnée, a été diffusé par le biais de la langue des colonisateurs. Ainsi, les termes bush et jungle ont été intégrés à la langue anglaise par les Britanniques, qui ont colonisé l’Inde et l’Afrique du Sud. De même, les termes savane et pampa ont d’abord été adoptés par les hispanophones, puisque les Espagnols ont colonisé la majeure partie de l’Amérique latine.
Par le biais de l’histoire coloniale, chaque pays colonisateur s’est créé ses propres catégories de formations végétales, en fonction de la localisation de ses colonies. Ainsi, là où un Français parlait de brousse, un Anglais parlait de bush et un Espagnol de savane. La diversité de ces héritages explique en grande partie la complexité du lexique actuel : les catégories employées, dans le vocabulaire courant comme dans le vocabulaire géographique, n’ont pas été instaurées de manière concertée, dans une visée de classification universellement recevable des formations végétales tropicales, mais en fonction d’héritages coloniaux particuliers. Les empires coloniaux ont joué le rôle de vecteurs de diffusion de ce vocabulaire. Par exemple, le terme bush, originellement employé en Afrique du Sud, est aujourd’hui une formation végétale typique, voire identitaire, de l’Australie ; l’empire britannique est à l’origine du nomadisme de ce terme, depuis l’Afrique jusqu’à l’Océanie. De même, l’empire français a joué un rôle central dans la diffusion du terme brousse : issu de la langue provençale, ce terme a ensuite été employé dans l’ensemble de l’Afrique de colonisation française.
Toutefois, ce phénomène de « chasse gardée » impériale a été largement remis en cause du fait de la décolonisation et du contexte actuel d’approfondissement de la mondialisation. En effet, le vocabulaire servant à décrire les paysages tropicaux connaît une mutualisation croissante en Europe : désormais, les termes jungle, savane et steppe sont employés dans la quasi-totalité des langues européennes, de l’espagnol au russe, en passant par le grec et l’anglais. La spécificité des lexiques biogéographiques, qui assignait à chaque pays et à chaque langue des catégories particulières issues de son empire colonial, n’est plus à l’ordre du jour. De même, ces termes sont désormais employés dans le cadre de pays tropicaux fort éloignés des régions d’où ils sont originaires. Ainsi, on parle de jungle africaine, de brousse australienne, ou encore de savane asiatique.
Mais, si chacun emploie désormais le lexique de l’autre, ce qui tend à brouiller les héritages coloniaux à l’origine de la mise en place du lexique des formations végétales tropicales, force est de constater que cela n’a en rien abouti à la mise en place de catégories végétales universelles. En effet, loin de se succéder en se remplaçant, les divers sens et les diverses localisations des formations végétales tropicales semblent coexister : la catégorie « jungle » désigne simultanément la jangala steppique hindi, les forêts humides du delta du Gange anciennement colonisées par les Britanniques, et les multiples forêts tropicales denses de la planète. De ce fait, les querelles de vocabulaire se maintiennent, chacun adoptant un regard particulier sur le lexique végétal selon qu’il adopte le sens vernaculaire, colonial ou mondialisé des termes. Mettre en lumière l’histoire de cette terminologie contribuera en partie à clarifier la situation, voire à élaborer des catégories de formations végétales génériques reconnues par tous.
Elsa Vieillard-Baron débute une thèse de géographie intitulée « La jungle entre nature et culture, un imaginaire socio-spatial de l’antimonde », co-dirigée par P. Arnould et Ch. Grataloup. Elle effectue ses recherches au sein du laboratoire Géographie-cités. Parallèlement, elle effectue un monitorat à l’Université Denis Diderot - Paris 7.
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