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N°25 - Avril 2008
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Pierre Haski : Rue89 doit « imposer une identité et un ton différent »

Entretien avec Pierre Haski
co-fondateur du site d’informations Rue89

Lancé par d’anciens journalistes de Libération, Rue89 se veut un site d’informations atypique, déclinant une information "à trois voix" : celles du journaliste, du citoyen et de l’expert. Pierre Haski évoque la genèse du projet éditorial et son mode de fonctionnement.

Le Mensuel de l’Université : De plus en plus de sites d’information voient le jour sur le web. Comment Rue89 parviendra-t-il à se démarquer ?

Pierre Haski : Rue89 part d’un constat simple : l’information de base est aujourd’hui sur-représentée, quel que soit le support : presse gratuite, radios et chaînes d’info continues, dépêches en libre accès...le flux médiatique est incessant. L’offre est croissante, globale, et désormais facile d’accès.

Nous avons dès le début choisi de ne pas rechercher l’exhaustivité mais plutôt de dégager de la valeur ajoutée en sélectionnant l’information. Nous traitons le sujet qui nous semble pertinent, sans nous sentir obligés de reprendre la hiérarchisation de l’information véhiculée par les médias traditionnels.

LMU : Cela déroute-t-il certains de vos lecteurs ?

Pierre Haski : Non. Ils sont même demandeurs. Nous avions au départ placé un fil de dépêches Reuters sur le site pour ne pas frustrer celles et ceux qui souhaitent qu’un média généraliste se fasse l’écho de toutes les nouvelles. Mais nous avons rapidement constaté que les internautes ne consultaient pas ce fil d’informations. Nous l’avons donc supprimé, confortés dans notre démarche éditoriale : l’important n’est pas de fournir une offre généraliste, mais d’imposer une identité et un ton différents.

LMU : Vous faites intervenir des citoyens dans vos colonnes. Avez-vous le sentiment d’exercer le même métier qu’Agoravox ?

Pierre Haski : Pas du tout. Nous sommes avant tout des journalistes. Le site se veut participatif et ouvert aux non-journalistes mais le contenu éditorial publié est validé par un comité de journalistes professionnels. Nous garantissons à nos lecteurs la vérification de toute information diffusée. C’est, je crois, une des raisons du succès du site.

Mais il y a évidemment de la place pour tous. D’ailleurs Agoravox ne se présente pas comme un site animé par des journalistes professionnels, mais comme une plate-forme de dialogue citoyen.

De notre côté, nous essayons de marier culture professionnelle et culture participative de l’Internet pour mettre fin à une querelle stérile opposant professionnels et citoyens.

LMU : Jusqu’où va cette dimension participative ?

Pierre Haski : Rue89 milite pour le pluralisme des voix et souhaite faire vivre le débat d’idées, même quand celles-ci ne sont pas les nôtres. A titre d’exemple, l’un de nos bloggeurs, Etienne Wasmer, est un économiste libéral avec lequel nous ne partageons pas forcément le même point de vue. Cependant, certaines de ses positions nous paraissent intéressantes et sont publiées et discutées par la rédaction et les internautes.

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LMU : La presse écrite traditionnelle est parfois très critique à l’égard de la presse web, souvent accusée de produire du « mal-journalisme ». Que vous inspire ce jugement ?

Pierre Haski : Cette opposition ne me paraît pas très pertinente. Le web n’est qu’une technologie parmi d’autres. Web ou papier, le choix de la qualité des contenus est faisable, encore faut-il l’assumer.

Il est vrai que les entreprises de presse sur internet disposent souvent de très faibles moyens humains, financiers et professionnels. Elles n’ont pas forcément le temps ni les moyens de proposer une information vérifiée et construite. Rue89 mise sur cette exigence, malgré la relative faiblesse de nos moyens. Nous souhaitons d’ailleurs multiplier les enquêtes et le travail d’investigation.

LMU : Selon vous, faut-il que ce soient des journalistes qui animent un site pour que celui-ci soit crédible ?

Pierre Haski : Contrairement à d’autres medias, nous nous présentons aujourd’hui sur le web forts de notre expérience de journalistes. L’enjeu de la presse sur internet aujourd’hui est sensiblement différent car de plus en plus de professionnels migrent vers le web. Ils y apportent leur expérience.

Nous ne changeons pas de métier, mais nous envisageons différemment sa pratique en explorant de nouvelles formes d’écriture et de communication. Mais les critères éthiques et déontologiques restent les mêmes. Mieux, ils prédominent, car le modèle économique du web garantit une plus large indépendance.

LMU : Le combat pour la référence sur le web a-t-il déjà commencé ?

Pierre Haski : Sans aucun doute. Vont émerger dans les cinq prochaines années les sites qui feront référence sur internet. C’est un processus logique et inévitable au regard de l’histoire des technologies médiatiques. Ce qu’il est intéressant de noter, c’est que le web donne aussi sa chance aux pure-players issus de l’internet, pas seulement aux médias classiques.

LMU : Que pensez-vous des crises de gouvernance à répétition que connaît la presse écrite ces derniers mois ?

Pierre Haski : Son modèle historique s’écroule. Les crises sont liées à cette transition difficile et s’expliquent à mon sens par deux types de raisons.

Il y a des raisons conjoncturelles, d’abord : l’apparition de nouveaux gratuits, la diminution du jeune lectorat, les annonceurs qui choisissent d’autres secteurs. Il y a des raisons structurelles ensuite, bien françaises, liées à la distribution, à l’impression...

Le modèle alternatif est encore embryonnaire et ne peut s’y substituer. Les entreprises de presse n’ont pas les moyens de financer cette transition. Libération, par exemple, dont 90 % des recettes viennent du journal, ne peut pas transférer une part de ses capitaux pour financer une évolution en douceur vers le web.

De plus, les rares groupes de presse en France ne financent pas suffisamment le secteur aujourd’hui contrôlé par de grands groupes industriels dont l’activité première n’est pas médiatique. Les médias sont sous-capitalisés lorsqu’ils veulent rester indépendants.

LMU : Les médias électroniques peuvent-ils connaître les mêmes crises de gouvernance ?

Pierre Haski : Non. Les moyens sont incomparables, car infiniment plus petits. Donc contrôlables.

LMU : Comment cela se traduit pour Rue89 ?

Pierre Haski : Nous avons financé Rue89 pour garantir notre indépendance, tout en créant une société d’actionnaires, « les amis de Rue89 », composée de nos proches. La troisième étape consiste à solliciter des investisseurs extérieurs, dont seront exclus les grands groupes industriels ou les fonds d’investissements. Nous voulons contrôler notre croissance et garantir notre indépendance éditoriale.

L’entrée en capital sera conditionnée à une adhésion totale au projet de presse indépendante. Cette ouverture permettra de développer différentes fonctionnalités (réseau social interne, pages personnalisées,...). La dimension communautaire sera omniprésente.

LMU : Quels sont vos objectifs de développement ?

Pierre Haski : Nous souhaitons atteindre le million de visiteurs par mois le plus vite possible. Nous en sommes actuellement à 500 000 visiteurs (mesure de novembre 2007). Le bouche à oreille fonctionne plutôt bien.

LMU : Les internautes s’interrogent parfois sur le modèle économique et la rentabilité des sites d’information. Quel est celui de Rue89 ? Mediapart a par ailleurs choisi un accès payant : qu’en pensez-vous ?

P.H : Je ne crois pas vraiment au pari de Mediapart. La jeune génération née avec l’outil internet n’est pas encline à payer pour s’informer en ligne. La gratuité sur internet repose sur l’échange et la participation, composantes initiales de la « toile ». Monnayer l’accès à l’information en ligne me paraît donc paradoxal.

Cependant, je partage le principe défendu par Edwy Plenel selon lequel une information de qualité doit avoir un prix que le lecteur doit consentir à payer. Mais, la philosophie même de l’internet ne s’y prête pas. C’est à mon sens une démarche incompatible avec la culture originelle du web.

De notre côté, nous n’envisageons pas de rester totalement dépendants des annonceurs. C’est pourquoi nous avons créé l’été dernier une société de prestations de services axée sur la création, le développement et l’animation de sites web. Nous mutualisons ainsi les activités éditoriales électroniques. Il est aussi ponctuellement possible de financer notre société via la vente de contenus éditoriaux. Mais elle reste minime. L’objectif à terme est de s’autofinancer à 30 %.

Propos recueillis par Mathieu Rouault et retranscrits par Mehdi Benazzouz.
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