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N°16 - Juin 2007
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Représentation politique et cyberdémocratie

Entretien avec Félix Weygand
Chercheur au LABSIC, Aix-Marseille 2

Depuis quelques années, la place occupée par les nouvelles technologies dans le fonctionnement des démocraties fait l’objet de question. Le web, en particulier, a souvent été assimilé à un moyen de privilégier une démocratie directe, ou "participative".

Le Mensuel de l’Université : Le développement de nouveaux canaux d’expression, au moyen des nouvelles technologies, vous paraît-il de nature à modifier en profondeur le jeu de la représentation politique ? Cette cyberdémocratie est-elle le vecteur d’une démocratie directe ?

Félix Weygand : Comme souvent avec les TIC, les raccourcis (cyber-ceci ou e-cela, société de l’information, nouvelle économie, etc.) créent plus de confusion qu’ils n’apportent de confort à l’expression. « Cyberdémocratie » présente de manière extrême cet inconvénient puisque selon les cas on y mixe des proportions variées de considérations sur l’administration électronique, les machines à voter ou le télé-vote, et enfin le développement des réseaux d’ordinateur (l’Internet pour faire simple) et des médias électroniques. Ces nouveaux médias ont un caractère radicalement nouveau par rapport aux mass médias et aux outils habituels de communication politique et de propagande électorale.

C’est essentiellement ce dernier point qui doit être discuté ici, là encore il faut distinguer trois composantes :
-  La transformation de l’espace public, par la montée des médias « interactifs » (les forums, les listes de discussion, l’expression immédiate des lecteurs sur les éditions en ligne des mass médias...) et des « self médias » (les blogs, les sites personnels, la transmission virale de messages politiques via les e-mail et les SMS souvent adossés à des lieux de publication personnelle comme YouTube ou MySpace...).
-  L’émergence d’une « démocratie élaborative » concept créé initialement par le Forum des droits sur l’Internet (www.foruminternet.org), dont on retrouve l’inspiration dans le process initial de réalisation du programme électoral de Ségolène Royal.
-  La possibilité d’une démocratie (plus) directe organisée par les pouvoirs publics qui viendrait organiser facilement des prises de décision référendaires sur des sujets jusqu’ici tranchés par les représentants élus.

La question suivante me permettra de m’exprimer sur les deux dernières composantes, je traite d’abord la première, selon moi la plus importante. Je fais l’hypothèse que l’Internet et les nouveaux médias électroniques réalisent « un agrandissement » de l’Espace public ; il y a en quelque sorte plus de composantes : plus de médias, plus de liberté d’expression, plus de lieux de discussions collectives et interpersonnelles, avec des degrés de formalisation plus ou moins grands, etc. Cet agrandissement et ce foisonnement rendent l’Espace public encore moins organisable et donc manipulable et contrôlable, ils permettent un meilleur exercice du raisonnement et de l’argumentation, de la critique et du débat ; bref selon cette hypothèse, ils sont extrêmement favorables à l’approfondissement et à la vitalité de la démocratie. Je pense qu’il est encore un peu tôt pour vérifier la validité de cette hypothèse, mais elle devrait selon moi orienter des travaux, tendant en particulier à voir comment évoluent des mécanismes puissants traditionnellement repérés en communication politique comme l’effet d’agenda ou celui de spirale du silence.

LMU : Le développement d’Internet et des nouvelles technologies va croissant mais est encore bien loin de concerner la majorité de nos concitoyens. Dès lors, la cyberdémocratie ne consacre-t-elle pas le pouvoir, non pas du "peuple", mais d’une frange spécifique de la population, qui se trouve du bon côté de la "fracture numérique" ?

F.W : Je suis assez affirmatif sur rôle positif de l’agrandissement de l’Espace public que j’évoquais plus haut ; à l’opposé, je suis sûr que la « cyberdémocratie directe » (on vote directement sur les sujets grâce à Internet), comme la « démocratie élaborative » (on discute en ligne jusqu’à obtenir un consensus) sont des mystifications ou du moins des mirages.

Ces propositions posent évidemment le problème de la fracture numérique, mais progressivement celui-ci sera levé, comme l’a été l’analphabétisme par rapport au suffrage universel et à la démocratie représentative. Mais surtout elles contiennent une injonction faite au public d’avoir immédiatement un avis individuel sur tout, d’être au courant de tout, d’être disponible pour débattre de tout...

Ce n’est assurément pas le cas : ceux qui « restent tard » aux réunions (virtuelles ou réelles) pour emporter les décisions par épuisement des autres, comme ceux qui passent beaucoup de temps en ligne pour participer à l’ « élaboration », sont généralement ceux qui ont une motivation, un intérêt, ou un parti pris. Leur confier la décision ne revient pas à élargir la souveraineté populaire mais au contraire à confier celle-ci aux plus motivés, aux plus intéressés, ou simplement à ceux qui ont du temps et du goût pour s’en occuper. Bien entendu tant qu’à faire cela il est assurément plus démocratique de les désigner par un vote ; de les faire contrôler par une opposition constituée d’une minorité élue, des commissions spécialisées et la publicité des actes et débats ; de leur confier une responsabilité précise et décrite par des lois ; et enfin de pouvoir les renvoyer à la prochaine élection s’ils ne conviennent pas !

LMU : Selon vous, à quels autres usages politiques d’Internet faut-il s’attendre dans la décennie qui vient ?

F.W : On aura compris que je me défiais de ce que l’on appelle la « cyberdémocratie » mais que j’étais confiant dans le rôle des TIC pour agrandir l’Espace public et ainsi stimuler la démocratie. Je crois que l’Internet a, par là, un rôle majeur à jouer dans la construction d’une société civile globale, d’une opinion publique globale, d’un Espace public global et finalement dans l’apparition progressive d’une politique globale qui ne soit plus la politique inter-nationale, mais bien la politique intérieure de l’humanité (pour reprendre l’expression de Philippe QUEAU). Il importe dans ce processus d’être vigilant à ne pas confondre l’Internet et la productivité qu’autorise ses dispositifs techniques avec les institutions politiques de la démocratie. Le livre, la presse écrite, la radio, la télévision, l’Internet ont été et seront nécessaires à la démocratie ; ils n’en sont pas les modalités opérationnelles de fonctionnement qui s’appellent : parlement, droits, élections, partis, etc. qui évoluent aussi, mais ne doivent pas devenir indistinctes des outils de communication qui les rendent possibles et utiles.

Après une vingtaine d’années dans des entreprises du secteur des télécommunications et des TIC, il a réalisé une recherche sur le Politique et les TIC dans le cadre d’une thèse de doctorat soutenue en novembre 2003. Il poursuit ses travaux au sein du Laboratoire de Recherche sur les Médias, l’Information et la Connaissance (EA 3240) ainsi qu’à Euromed Marseille Ecole de Management où il est enseignant. Il est également Conseiller général des Bouches du Rhône, délégué à l’enseignement supérieur, à la recherche et aux nouvelles technologies

Illustration : Mario Alberto Magallanes Trejo

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