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N°24 - Mars 2008
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Pour une nouvelle éthique du journalisme professionnel

Entretien avec Jérôme Bouvier
Journaliste, Président de l’association « Journalisme et Citoyenneté »

Fondateur et président de l’association « Journalisme et Citoyenneté », Jérôme Bouvier poursuit le travail de remise en question(s) entamé au cours des Assises du Journalisme de 2007. Attentive aux clichés et critiques adressées aux médias professionnels, l’association œuvre intensément pour une reformulation des droits et devoirs du journaliste(projet de Charte), mais aussi pour une meilleure circulation (transversale) de l’information entre le professionnel et le citoyen ("vudesquartiers").

Le Mensuel de l’Université : Suite aux premières Assises du Journalisme en mai 2007, quelle est la légitimité, un an après, de l’association « Journalisme et Citoyenneté » auprès des professionnels de l’information ?

Jérôme Bouvier : L’association n’a aucune légitimité particulière. Composée de journalistes, elle s’adresse au journalisme. Elle est un point de rassemblement, un point de jonction, un point d’interpellation. « Journalisme et Citoyenneté » ne s’est pas donné pour mission d’être représentative de la profession. L’association est un outil conçu humblement pour ne pas froisser les nombreux ego du milieu, ne pas perturber les ambitions qui y foisonnent et permettre à tous de se retrouver, de se parler sans les a priori qui entravent si souvent la réflexion.

L’objectif premier n’a pas changé : il s’agit de proposer un lieu d’échange, de discussion et d’information à destination des différents acteurs du journalisme (50 000 professionnels) et des citoyens sensibles au débat sur les médias. C’est le modèle éditorial de notre démarche. La « tribalisation » dans le métier est telle que si nous étions porteurs d’un message spécifique, nous serions incontestablement un obstacle au rassemblement. Les premières Assises du Journalisme furent une étape, parmi d’autres à venir. D’abord accueillies avec prudence, les Assises ne sont plus aujourd’hui discutées sur leurs principes. Les réticences multiples ont su se fondre autour d’un projet de réflexion commune.

LMU : Quels furent les participants au projet de Charte ? Y-a-t-il eu débat ou le consensus fut évident ?

J.B : Les principaux acteurs des premières Assises ont souhaité lancé un appel sur deux ou trois questions jugées centrales. La reconquête de la confiance du public, nécessairement axée sur la qualité éditoriale, a prédominé. La qualité de l’information se trouve être, à mon sens, la seule véritable issue à la crise de défiance que nous traversons. Les journalistes sont les premiers concernés par le problème. La réflexion sur un projet de Charte a rassemblé l’ensemble des membres du comité des Assises : sociétés de journalistes, syndicats, associations (RSF notamment), et universitaires. Malgré les fréquentes divergences le débat et la discussion ont pu être menés. Cet assemblage hétéroclite, mais représentatif de la profession, a accepté de se réunir à l’IFP (Institut français de presse), durant quelques mois, pour travailler sur un « contrat de qualité éditoriale ».

La force et la faiblesse de notre démarche sont qu’aucune contrainte, aucun engagement ne réglementaient nos réunions. Chacun pouvait librement « quitter la table » s’il le souhaitait. Les décisions ne faisaient pas l’objet d’un vote. Nous fonctionnions davantage comme un « think tank ». Cette faiblesse structurelle a fait la force du projet. Personne n’a quitté la table. Le projet a été rédigé et adopté en six mois, sur la base même de ce volontariat.

Il nous reste désormais à convaincre les deux autres acteurs d’une information de qualité : les éditeurs et le public. Il n’y aura pas de charte sans eux. Editeurs et journalistes fabriquent un média. Ensemble, ils doivent adresser et proposer au public ce contrat de qualité. La démarche, consumériste, affirme que le public a droit à une information de qualité. Seul le public peut juger de sa valeur. Un comité d’experts ne peut évidemment statuer sur la qualité ou non d’une information. Il n’aurait aucune légitimité. Cependant, il est possible d’en évaluer la valeur selon différents critères (temps, vérification, recoupement, doute). La Charte insiste sur la « traçabilité de l’information », garante de la transparence du processus d’élaboration d’une information (de qualité).

LMU : Quel sera le rôle de la Charte ? Peut-elle faire jurisprudence, fédérer et supplanter les chartes préexistantes ?

J.B : L’association a commencé à contacter la plupart des éditeurs de presse et l’ensemble des acteurs. L’ambition est de soumettre rapidement le projet de Charte à l’opinion publique, pourquoi pas dès les secondes Assises de mai 2008. La première réaction des éditeurs se veut prudente. La démarche leur paraît pertinente, conscients que la crise de confiance actuelle ne peut être seulement traitée à coups d’aides ponctuelles. Que la qualité de l’information est centrale. Mais ils craignent que la Charte devienne une « chape » imposante dans un métier qui ne souhaite pas avoir de règles trop contraignantes. Nous nous devons donc d’entreprendre un travail de persuasion et de communication. Un travail utile à la seule condition que les citoyens adhèrent au projet. Il faut donc débuter ce travail de communication auprès du public. Est-ce que ce débat l’intéresse ? L’opinion publique s’en saisit-elle ?

Une fois cette dynamique lancée, plusieurs hypothèses sont plausibles pour faire vivre » la Charte. Soit elle est adoptée média par média, soit nous parvenons à l’inscrire dans un projet plus global (dont la profession aurait besoin) : l’inscrire dans le droit des entreprises de presse. Lui donner une valeur juridique. Il me paraît essentiel d’en faire un document « opposable » intégré à la convention collective.

On recense déjà une quarantaine de chartes d’entreprises. Sans dénigrer leur contenu, sans mésestimer leur efficacité, un texte commun, unique, fédérant les droits et devoirs des professionnels pour garantir une information de qualité, aurait un impact plus grand. Trop de chartes spécifiques affaiblissent l’idée d’un texte unique. L’ensemble des acteurs de la profession pourrait s’y référer. Et le public, s’en réclamer. Le « contrat de qualité éditoriale » ne figurait pas dans les chartes antérieures. Nous avons aussi pris en compte la révolution numérique et le lien qu’elle tisse avec le citoyen.

Evidemment, accepter son principe, c’est accepter la fabrication d’un droit de la presse (du journalisme, de l’information). Cette acceptation préfigure l’idée d’une instance pour juger et décider de ce droit. Nous y réfléchissons. Pourquoi pas la création d’une instance de régulation à l’image d’un conseil de la presse réunissant journalistes, éditeurs et citoyens ? Une association, L’ACPC, y travaille. Cependant, l’idée ne fait pas l’unanimité, car ce type de structure pourrait, selon certains, s’apparenter à un « conseil de l’ordre » de la presse. La question est toutefois posée.

LMU : Les pouvoirs publics ont-ils été consultés ?

J.B : Consultés, non, mais informés. Le projet a été présenté, de manière informelle, à l’ensemble des principaux pouvoirs publics et instances politiques. Nous communiquerons davantage au cours du second trimestre 2008.

LMU : Dans son adoption finale, sera-t-il question du « contrôle » et du respect du dit« contrat de qualité éditoriale » ?

J.B : La logique de transparence est primordiale. Le « contrat éditorial » suggère que toute entreprise de presse accepte de négocier annuellement son contrat éditorial, base même de son projet informatif. Editeurs et journalistes doivent donc débattre de la façon dont l’information sera produite, construite et proposée. Le contrat serait par ailleurs publié et consultable par tous. Lecteurs, auditeurs, téléspectateurs pourront ainsi s’y référer, et interpeller, par exemple, le média sur son non-respect de principes pourtant affichés. L’information ne peut être purement pyramidale.

LMU : Le programme des secondes Assises du Journalisme en mai 2008 prévoit un débat sur les relations qu’entretiennent chercheurs et journalistes ? Pourquoi ?

J.B : C’est une question essentielle. Le journalisme simplifie parfois trop l’information, ou se soumet injustement à un traitement manichéen de l’information. La question posée lors des prochaines Assises sera de comprendre comment le système médiatique voué par nature à la simplification pour toucher un large public peut travailler sur la complexité scientifique et la vulgarisation de ses savoirs.

La collaboration scientifiques/journalistes est souvent versatile, méfiante, et trop faible. Se pose alors la question de la formation scientifique des journalistes, tout comme celle de l’acclimatation du chercheur à la sphère médiatique (discours, forme, ...). D’autre part le rapport à l’expert est trop formaté : la « professionnalisation médiatique » des experts que nous voyons, entendons et lisons sur tout et n’importe quoi masque la richesse et la pluralité des savoirs (et expertises) français. La communauté scientifique ne semble pas hermétique à ce débat sur le « monde du complexe » et du « monde du simplifié ».

LMU : Quelle est la genèse de la démarche « vudesquartiers.journalisme.com » ?

J.B : La matrice des Assises a lancé des travaux pratiques sur une Charte du journalisme, et sur la question du « tous journalistes », phénomène très puissant engendré par internet. Cette idée incroyable que chacun peut s’adresser au monde. Tout citoyen serait alors un journaliste potentiel. Personne n’a rien à gagner à cette confusion des genres. Témoigner sur un blog serait alors faire du journalisme ? Non. Bien-sûr. Etre journaliste, c’est aller chercher une information, la vérifier, la recouper, la mettre en forme, la rendre accessible au plus grand nombre. Journaliste est un métier. Plus le bouleversement technologique est grand, plus on doit réaffirmer que c’est un métier avec ses spécificités. Mais pour autant nous avons l’obligation de nous remettre en cause. Nous ne pouvons rester hermétiques aux évolutions sociétales et technologiques.

Dès lors, nous nous sommes dits que « Journalisme et Citoyenneté » pouvait être aussi un outil au service de l’expérimentation. Nous avons donc souhaité solliciter les citoyens, assistés de journalistes professionnels et bénévoles, pour rendre compte d’un sujet qu’ils ont seuls choisi. Faire connaître et profiter du savoir-faire des journalistes, vrai métier, pour recueillir, construire et diffuser une information à deux.

Où les problèmes de la société française sont-ils condensés, mal évoqués ? Où la défiance à l’égard des médias est-elle souvent exacerbée ? Les « quartiers », les banlieues urbaines françaises, sont régulièrement le théâtre d’incompréhension et de tension entre médias et citoyens. A l’occasion des élections municipales, il nous semblait intéressant de proposer un double exercice aux populations de ces zones géographiques urbaines : celui d’un « journalisme participatif » et celui d’une démocratie participative.

C’est surtout une possibilité d’échange et de prise de contact plus « humain ». Et un exercice où le rapport attraction/répulsion face aux médias s’estomperait, humblement, en effaçant peut-être certains reproches adressés aux journalistes : méconnaissance des diversités culturelles, sociales, ethniques, focus sur l’actualité tragique des banlieues. Nous invitons aussi les journalistes à reconsidérer leur approche et modifier leur façon de traiter les informations propres aux quartiers.

Le pari proposé est simple : les habitants nous disent : les journalistes ne savent pas parler de sujets qui intéressent ces citoyens ? Nous leur proposons la totale maîtrise de l’éditorial, assistés d’un journaliste bénévole sur deux ou trois jours pour l’aider à réaliser le reportage (entretiens, recoupage de sources, ...). Les habitants volontaires offrent, eux, une connaissance réelle et non caricaturale de leur quotidien. Le travail journalistique, à quatre mains, est alors publié sur le site « vudesquartiers.journalisme.com ». Ce site aura l’aspect d’une agence de presse, où chaque média manifestant un intérêt au projet pourra y puiser un sujet réalisé. Les contenus sont libres d’accès, à condition de ne pas modifier les sujets, et de « labelliser » l’opération « vudesquartiers ».

LMU : Comment fonctionnera le binôme journaliste/citoyen ?

J.B : Les journalistes doivent aller dans les « quartiers » comme dans n’importe quel autre territoire de la république. Seulement leur état d’esprit doit être différent. Il nous faut appendre à (mieux) se connaître : par une approche moins événementielle, sur une durée plus longue, par un dialogue affranchi de toute tension. Si les chaînes de télévision continuent de se rendre en banlieue accompagnées de gardes du corps, la fin sera tragique, pour tous.

Leur collaboration laissera une totale liberté au citoyen de traiter le sujet de son choix. Le journaliste lui apportera sa compétence et son expérience pour structurer sa démarche. D’autre part, cette découverte du véritable exercice journalistique suscitera peut-être des vocations. Le journaliste n’a pas de fonction de représentation comme les politiques. Mais peut il ne pas représenter la société française dans sa diversité, notamment celle des dits quartiers ? Je précise que toutes les communes de « quartiers » (terme reconnu et adopté par les chercheurs en politique de la ville) ont été contactées pour relayer l’information auprès de leurs habitants.

LMU : Quels types de médias participent au projet « vudesquartiers » ?

J.B : Ce projet s’apparente à une bouteille jetée à la mer : ceux qui le souhaitent la recueillent. Pour l’heure, le projet compte beaucoup de journalistes issus de la presse radio et électronique. La télévision, pour des raisons matérielles et techniques, est un média plus difficile à exploiter, plus compliquer à mobiliser. Par ailleurs nous bénéficions de promesses de subventions de l’Agence pour la cohésion sociale et l’égalité des chances (l’Acsé) qui permettent au projet d’exister.

LMU : Quelles sont vos attentes, et vos espoirs ?

J.B : Pendant deux mois (jusqu’aux élections municipales), les médias semblent plus réceptifs aux revendications de proximité, aux problèmes de démocratie locale. Ce moment privilégié peut être le prétexte d’une visibilité et d’une écoute différentes. Indépendamment de mon souhait d’attiser les curiosités et d’attirer l’attention du plus grand nombre sur cette opération, j’aimerais que les chercheurs s’en emparent pour livrer une analyse dénuée de tout affect. Il serait vraiment intéressant d’identifier les thèmes abordés, de questionner les profils séduits par l’expérience et d’étudier ainsi une pratique innovante du journalisme.

LMU : Cette forme de « journalisme participatif » aura-t-elle une exposition suffisante ? A qui s’adresse-t-elle ?

J.B : Nous avons fait une conférence de presse pour la rendre visible. C’est une première satisfaction que de voir le problème ainsi évoqué sur la place publique. Nous n’avons cependant pas d’objectifs quantitatifs. Pour reprendre l’image de la bouteille à la mer, nous souhaitons surtout savoir qui « la ramasse », qui s’intéresse à notre démarche. Si les mains s’avèrent nombreuses, le travail entrepris prend un sens particulier. Si les regards se détournent, le problème aura le mérite d’être exposé, et le débat, proposé. Si l’aventure fonctionne, elle peut se poursuivre après les municipales. Reste à voir comment pérenniser l’opération.

A qui s’adresse-t-elle ? Malheureusement, je ne suis pas sûr que la banlieue intéresse beaucoup. Les politiques abordent souvent le sujet sous un angle sécuritaire. Notre ambition est de faire entendre par le biais des futurs reportages un discours sensiblement différent sur les quartiers. Ce traitement peut alors intéresser la société française, éveiller les esprits en suscitant une curiosité nouvelle ; changer un regard souvent binaire sur une réalité déformée et tronquée. Finalement, la grande différence est de proposer une forme de « journalisme participatif » à la temporalité nettement différente, car plus longue.

LMU : Cette démarche de « journalisme participatif » peut-elle donner naissance à une nouvelle forme d’ « écriture journalistique » ?

J.B : Je le souhaite, très sincèrement. Pour l’instant, je ne peux pas théoriser. J’attends les premiers retours et la mise en ligne des premiers reportages. Je n’ai qu’une crainte : celle du mimétisme, du « clonage » des pratiques journalistiques existantes. Je ne veux pas que les journalistes abusent de leur expérience et formatent, in fine, un traitement informatif que j’envisage libre et spontané. C’est toute l’originalité de la démarche entreprise par et pour « vudesquartiers ».

Entretien réalisé par Mehdi Benazzouz

Photo : Mehdi Benazzouz

Crédit Image : Flickr, *sugar*CélineM*

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