
Environnement, Villes et Sociétés
Centre de Recherches sur l'Environnement et l'Aménagement (CRENAM)
La cartographie est en plein changement avec les technologies numériques. Désormais, toute personne munie d’un logiciel de cartographie peut créer et diffuser sa carte facilement. Cependant, on trouve de nombreuses cartes peu efficaces. Comment améliorer le rendu graphique des cartes ? Cet article expose une solution possible appliquée à la cartographie des risques.
On observe une utilisation croissante de la cartographie dans des domaines thématiques variés (topographie, aménagement du territoire, environnement, urbanisme, etc.), les cartes étant conçues par des organismes officiels comme l’Institut Géographique National (IGN) ou par les utilisateurs eux-mêmes grâce aux outils informatiques comme les Systèmes d’Information Géographique (SIG).
De ce fait, il semble intéressant de s’interroger sur l’efficacité [1] des cartes, notamment leur lisibilité de façon à rendre les cartes mieux adaptées à leurs objectifs et à leurs utilisateurs. La couleur intervient pour beaucoup dans cette lisibilité. Des cartographes, comme Bertin [2], ont élaboré des règles graphiques pour créer des cartes plus efficaces mais elles ne sont pas intégrées dans les logiciels de cartographie. Il semble donc important de développer des outils d’amélioration des cartes. Une proposition est d’améliorer automatiquement la lisibilité d’une carte à travers l’analyse de ses contrastes de couleur.
La cartographie des risques ayant un impact important en terme d’occupation des espaces ou d’action, il est nécessaire qu’elle soit efficace. Or, les risques sont difficiles à cartographier. En effet, un risque se compose d’aléas (inondation avec une fréquence d’occurrence et une intensité) et d’enjeux (bâtiments, routes) qui peuvent être vulnérables. Dans une carte, ces informations peuvent être nombreuses et se superposer les unes aux autres. La couleur, grâce à l’éventail de ses contrastes, est souvent utilisée pour améliorer leur lisibilité car elle permet de créer davantage de niveaux perceptifs qu’avec des niveaux de gris et elle a une grande valeur esthétique. Malgré cela, les cartes produites ne sont pas toujours lisibles. Un modèle d’amélioration automatique des contrastes de couleur dans les cartes de risque procédant par cycle d’analyse et de correction est proposé. Un cycle d’amélioration des contrastes de teinte et de clarté va être décrit avec la Figure 1.
Au préalable, un schéma d’organisation des informations concernant les risques et la manière de les cartographier (légende) est défini. Sur cette base, la légende est constituée de thèmes cartographiques (lignes de légende) structurés entre eux selon des relations d’ordre, d’association et de différence : dans l’exemple, les aléas faible, modéré et fort sont ordonnés et ils sont en association avec le cours d’eau. Les contrastes de couleur permettent de symboliser correctement ces relations sémantiques et ce sont ces contrastes que notre modèle va analyser et chercher à améliorer.
a) Notre modèle analyse le contraste de chaque signe cartographique avec chacun de ses voisins dans la carte. Pour cela, nous définissons des couleurs de référence dédiées à la représentation cartographique des risques qui s’appuient sur les palettes de couleurs du peintre suisse Itten [3] et des cartographes américano-canadiennes Brewer [4] et Mersey [5]. Pour chaque couple de couleurs, des valeurs de contraste sont déterminées entre 0 et 5 (0 pour une absence de contraste et 5 pour un contraste maximal) en combinant des calculs par hypothèse basés sur les codes des couleurs en teinte, clarté et saturation et des tests expérimentaux. Dans notre exemple, l’analyse fait apparaître que le contraste de teinte entre l’aléa fort en bleu moyen foncé et l’aléa modéré en bleu moyen est nul (bleu) et que leur contraste de clarté est faible (1/5).
b) Ensuite, notre modèle interprète le résultat. Pour ce faire, des valeurs idéales de contraste sont déterminées entre 0 et 5 en se référant aux règles de la sémiologie graphique. Par exemple, la représentation d’une relation d’ordre entre deux couleurs se fera avec des valeurs idéales de contraste de teinte faibles (0 ou 1) et les valeurs idéales de contraste de clarté dépendront de l’écart entre les données (2 à 3 entre ‘fort’ et ‘modéré’). En comparant valeur idéale et valeur réelle, on obtient une qualité de contraste comprise entre 0 et 5 (0 pour un mauvais contraste et 5 pour un bon contraste). Ici, le contraste de teinte représente correctement la relation d’ordre entre ‘aléa fort’ et ‘aléa modéré’ mais leur contraste de clarté n’est pas assez élevé.
c) Notre modèle fait ce travail pour chaque signe puis il agrège les qualités de contraste au niveau des thèmes cartographiques. Il détermine alors quel est le thème le plus mal contrasté, thème dont il faudra améliorer la représentation colorée. Ici, l’aléa fort ayant un mauvais contraste de clarté, c’est lui qu’il faut améliorer.
d) Notre modèle fait des propositions d’amélioration : chaque thème voisin du thème à changer propose des nouvelles couleurs. Pour ce faire, il récupère sa propre couleur et les valeurs idéales de contraste pour représenter correctement sa relation sémantique avec le thème à changer. Ensuite, le modèle vérifie que chaque proposition respecte les conventions colorées relatives à l’usage des couleurs. Dans l’exemple, l’aléa modéré (thème voisin) est en bleu moyen. Les valeurs idéales de contraste pour traduire une relation d’ordre entre ‘fort’ (thème à changer) et ‘modéré’ sont comprises entre 2 et 3. Les clartés proposées pour le bleu de l’aléa fort sont donc : foncé ou très foncé. e) Le changement est effectué sur la carte et une nouvelle analyse des contrastes est réalisée pour valider ou non le changement. f) Si l’état de la carte est suffisamment bon ou stagne après un certain nombre de cycles, on arrête le processus.
La Figure 2 montre le nouvel état de la carte avec un aléa fort en bleu très foncé. Il est meilleur que le précédent mais un nouveau cycle pourrait encore l’améliorer.
Un prototype « ARiCo » a été développé où, à ce jour, seuls les contrastes de teinte et de clarté ont été implémentés.
Différentes directions sont envisageables pour enrichir notre modèle : améliorer les connaissances sur les contrastes de couleur, réaliser plus de tests auprès des utilisateurs, essayer d’autres méthodes de résolution du problème.
De plus, dans un contexte d’une meilleure maîtrise des outils pour une bonne analyse géographique, nous souhaitons revisiter la sémiologie graphique classique en adaptant les règles de Bertin à la cartographie sur écran et à de nouvelles thématiques comme les risques.
[1] Efficacité prise au sens d’un critère d’appréciation qui dépend de l’exactitude des informations représentées et de leur rapide et bonne compréhension
[2] Bertin J., 1967, Sémiologie graphique : Les diagrammes, les réseaux, les cartes, EHESS, Paris.
[3] Itten J., 1967, Art de la couleur, Dessain et Tolra, Paris.
[4] Brewer C., Hatchard G., Harrower M., 2003, ColorBrewer in Print : A Catalog of Color Schemes for Maps, Cartography and Geographic Information Science, 30 (1), 5-32.
[5] Mersey J., 1990, Colour and Thematic Map Design : The Role of Colour Scheme and Map Complexity in Choropleth Map Communication, Cartographica, 27 (3), Monograph 41.
La thèse : soutenue en 23 mai 2006 à l’Ecole Nationale des Sciences Géographiques, Directeur de thèse : Gilles Palsky. Actuellement, Elisabeth Chesneau réalise un état de l’art de la cartographie aujourd’hui pour préciser ses thèmes de recherche concernant une évolution de la sémiologie graphique classique avec le numérique et la mise en place d’un outil d’évaluation de l’efficacité cartographique. Principales publications : CHESNEAU 2007, Improvement of Colour Contrasts in Maps : Application to Risk Maps. In Actes de la 10ème Conférence Internationale en Science de l’Information Géographique AGILE, Aalborg, Danemark, 8 au 11 mai 2007, 14 pages. CHESNEAU 2007, Etude des contrastes de couleur pour améliorer la lisibilité des cartes. In 8ème rencontres de ThéoQuant, Besançon, 10 au 12 janvier 2007, 19 pages. CHESNEAU 2006, Pour une amélioration automatique des contrastes colorés en cartographie : application aux cartes de risque. In bulletin du Comité Français de Cartographie, n°190, déc. 2006, 5-17. CHESNEAU 2006, Propositions méthodologiques pour l’amélioration automatique des contrastes de couleur - application aux cartes de risque. In Cybergéo, n°360, 14/11/2006, http://www.cybergeo.presse.fr.
Crédit Image : Flick , Frabuleuse