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N°26 - Mai 2008
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Paraguay : « Fernando Lugo Méndez semble rechercher un certain consensus »

Entretien avec Renée Fregosi
maître de conférences

Le 20 avril dernier, les électeurs paraguayens désignaient l’ancien évêque Fernando Lugo Méndez à la tête de l’Etat. A la tête d’une large coalition de gauche et de centre-gauche (APC), ce personnage met fin à l’hégémonie du parti Colorado, au pouvoir depuis 61 ans. Un record. Auteur de nombreux travaux sur le Paraguay (dont le Paraguay au XXe siècle : Naissance d’une démocratie en 1997), Renée Fegosi revient sur le climat particulier de ces élections.

LMU : La participation a atteint 70% et la victoire de Fernando Lugo Méndez fut relativement nette. Dans quel climat se sont déroulées ces élections ?

R.F. : La participation est supérieure à l’élection présidentielle de 2003. Celle-ci n’avait cessé de baisser durant les quatre élections précédentes, passant d’un peu plus de 80% à 60%.

L’ambiance avant les élections était assez tendue. Les affiliés au parti Colorado étaient peu enthousiastes pour leur candidate, et le dernier meeting de Blanca Ovelar avait été plutôt triste. Des réactions violentes, y compris de la part de ce parti, étaient quelque peu redoutées et beaucoup de pression était placée sur les électeurs.

LMU : Aucun trouble n’est pourtant à signaler. Comment l’expliquez-vous ?

R.F. : J’étais inscrite comme observateur international. Je fais en effet partie de Sakã, une ONG fondatrice d’un consortium d’ONG qui, depuis 1991, a mis en place des contrôles électoraux citoyens. Ceux-ci sont indépendants des partis et exhaustifs, c’est-à-dire qu’ils prennent en compte l’ensemble des résultats, bureau par bureau. Cela a très bien fonctionné.

Les élections se sont donc bien déroulées en raison de la grande mobilisation des observateurs internationaux, plus de 500. S’ils peuvent difficilement empêcher les fraudes dans les bureaux de vote, ils peuvent néanmoins contribuer à faire baisser la tension. C’est en ce sens qu’ils ont eu un rôle positif.

LMU : Cette élection est-elle réellement une étape significative dans le processus de démocratisation du pays ?

R.F. : A strictement parler, la transition démocratique se définit par un changement de régime. Celui-ci a eu lieu par étapes : premières élections libres (municipales) en 1991, élection constituante en 1992 et élections générales en 1993, date à laquelle la transition est achevée.

Les institutions n’ont ensuite cessé de s’ouvrir, avec, il est vrai, un usage plus ou moins démocratique. La présence au pouvoir d’un parti qui existait déjà sous la dictature pouvait poser problème. Cela troublait les esprits et la vie politique, et représentait un facteur de pesanteur anti-démocratique.

L’alternance confirme donc le changement de régime. Si elle n’est pas forcément nécessaire du point de vue théorique, elle vient pourtant renforcer le caractère démocratique du système politique.

LMU : Le Colorado, fondé par le général Stroessner, et au pouvoir durant la période record de 61 ans, est pour la première fois battu. Cette élection tourne-t-elle définitivement la page de l’influence de ce parti dans la société ?

R.F. : Probablement pas. Le président a été élu avec une majorité très relative. Il est effectivement élu avec un très beau score puisqu’il a 10 points de plus que la candidate suivante, Blanca Ovelar. Mais Fernando Lugo Méndez n’a pourtant pas la majorité absolue, d’autant plus que son alliance politique est très large et hétéroclite. Le parti qu’il a créé n’a par exemple qu’un sénateur.

Le soutien le plus important en termes de troupes et d’élus lui est venu du Parti libéral-radical authentique (PLRA), une formation traditionnelle. Celle-ci étant largement majoritaire au sein de l’alliance, le nouveau président devra faire montre d’un réel talent de négociation et de diplomatie dans son gouvernement.

LMU : Le président a annoncé un programme de réformes extrêmement ambitieux. Pensez-vous qu’il ait une marge de manœuvre suffisante pour le traduire en actes ?

R.F. : Le parti libéral n’a de libéral que le nom. Différents courants coexistent en son sein, et il apparaît à certains égards très étatiste. Mais Fernando Lugo Méndez devra également trouver des soutiens dans les autres partis de l’opposition afin de pouvoir constituer une majorité.

Fernando Lugo Méndez semble rechercher un certain consensus. Il a par exemple fait appel à Dionosio Borda, qui avait été ministre de l’Economie pendant deux ans au sein du précédent gouvernement. Ce technicien de l’économie, plutôt de centre-gauche, avait permis au président Nicanor Duarte Frutos de mettre en place une première réforme fiscale. Ce dernier se révélant incapable d’aller plus loin, il avait abandonné.

Le dissident Colorado, l’ancien général putschiste Lino César Oviedo déclare apporter son soutien au président élu. C’est un allié qui peut être encombrant. Il sera assez difficile de gouverner, mais les difficultés ne viendront pas forcément du camp attendu.

LMU : Quels sont les urgences auxquelles est confronté le nouveau gouvernement ?

R.F. : L’enjeu est de trouver un remède aux pesanteurs au sein de l’administration et au système prébendier. Il est surtout nécessaire de relancer la croissance du pays. Cette dynamique économique passe évidemment par des réformes sociales, mais également par des réformes qui touchent à l’organisation de l’Etat et de la société : administration, fiscalité...

LMU : En sait-on beaucoup sur celui qui est surnommé l’ « évêque des pauvres » ou l’ « évêque rouge » ?

R.F. : C’est un ecclésiastique, situé dans le courant théologique de la libération, qui s’est toujours engagé dans les mouvements sociaux de défense des paysans, des « sans-terre » et des populations d’origine paysanne émigrés vers la capitale.

Il est très proche et soutenu par de nouveaux mouvement sociaux. Il est appuyé par les partis de gauche, peu nombreux et faibles. Il a bien marqué le caractère social de son projet tout en se montrant raisonnable et réaliste.

Le soir des élections, lors de sa première déclaration, il était aux côtés de son vice-président Frederico Franco Gomez (président du PLRA). Bon orateur et personnage très apprécié, celui-ci a grandement contribué à la mobilisation et à la victoire. Luis Ayala , le secrétaire général de l’Internationale Socialiste, était également présent. Cela est significatif de son appartenance à la gauche.

LMU : Hormis quelques exceptions comme la Colombie, l’Amérique latine est gouvernée par des personnalités de gauche. Comment se positionne F. Luego vis-à-vis des diverses tendances qui existent déjà ?

R.F. : La plupart des dirigeants latino-américains ont conscience de la nécessité d’alliances continentales les plus larges possibles. Pragmatique, Fernando Lugo Méndez s’inscrit dans ce mouvement. S’il le juge utile, il n’hésitera donc pas à travailler à des accords avec le Venezuela. Il en fera de même avec les partenaires plus immédiats du Mercosur comme le Brésil de Lula, qu’il a d’ailleurs déjà rencontré, peu de temps avant et après l’élection.

Il s’agit là de resserrer les liens pour approfondir l’intégration régionale et son dynamisme socio-économique. Avec une certaine sensibilité sociale commune aux pays du cône sud, des réalisations efficaces seront peut-être mises en œuvre.

LMU : Quelle place accorde-t-il à l’Europe ?

R.F. : Des accords vont être conclu prochainement entre le Mercosur et l’Union Européenne, abordant notamment les questions agricoles, où des obstacles ont semble-t-il été aplanis. Fernando Lugo Méndez intègre dans son programme cette dimension du Mercosur. Ses déclarations indiquent en tout cas qu’il souhaite œuvrer à son approfondissement.

Renée Fregosi est directrice de recherche en Science politique à l’Institut des Hautes Études de l’Amérique Latine (IHEAL) de l’université Paris 3 Sorbonne-Nouvelle et au Centre de recherche et de documentation sur l’Amérique latine (CREDAL), chercheur associée au CERI-Sciences-Po

Crédit image : Flickr - openDemocracy sous licence Creative Commons

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