
L’Orient et l’Occident sont des catégories complexes, désignant à la fois des directions universelles, établies en fonction du mouvement naturel du soleil dans le ciel, et des parties du monde définies de manière conventionnelle et changeante selon les époques. Comment la hiérarchie impérialiste du monde, dominée par les puissances « occidentales », a-t-elle usurpé le masque de la naturalité astronomique ? La partition du monde entre Orient et Occident est-elle encore d’actualité ?
A première vue, la définition comme la localisation de l’Orient et de l’Occident ne semblent pas problématiques, puisque ces directions sont universellement imposées par la nature : c’est le mouvement du soleil dans le ciel qui définit l’Orient et l’Occident. Partout, le soleil se lève du côté de l’Orient (du latin oriri, se lever) et se couche du côté de l’Occident (du latin cadere, tomber). Cette distinction naturelle semble même prendre la forme d’un invariant culturel, puisqu’elle est également employée dans la culture arabe, qui distingue le Machrek (l’endroit où le soleil se lève) du Maghreb (l’endroit où le soleil se couche).
Pourtant, à la différence des points cardinaux Nord et Sud, qui sont clairement fixés par les pôles, les points cardinaux Est et Ouest, établis en fonction des directions orientale et occidentale, ne sont pas nettement localisés. En effet, si la localisation des points cardinaux Nord et Sud est quasiment indiscutable, les longitudes Est et Ouest relèvent en revanche d’une décision conventionnelle : elles ont été fixées suite à l’adoption du Méridien de Greenwich comme standard international en 1884, à Washington, mais il n’en reste pas moins que les parties orientale et occidentale du monde fluctuent selon le méridien où l’on se place. Par exemple, si je me place sur le méridien de Greenwich, l’Asie me semblera positionnée à l’Est, et l’Amérique à l’Ouest. En revanche, si je me positionne au milieu du Pacifique, c’est l’Amérique qui me semblera positionnée à l’Est tandis que l’Asie sera à l’Ouest. Dès lors, on voit bien que l’Orient et l’Occident ne peuvent être définis qu’en fonction d’un centre particulier (le méridien de Greenwich ou le Pacifique dans les exemples précédents), et non de manière universelle comme c’est le cas pour le Nord et le Sud.
On constate d’ailleurs que la localisation de l’Orient et de l’Occident a évolué dans l’histoire, au fur et à mesure que le centre à partir duquel ils étaient définis se déplaçait. Par exemple, avant l’adoption du Méridien de Greenwich comme standard international, c’est le Méridien de Paris qui servait de référence. De même, pendant l’Antiquité, la limite entre l’Empire romain d’Orient et l’Empire romain d’Occident était située bien plus à l’Est que Greenwich. L’adoption de ces lignes de partage successives, fondées sur des centralités changeantes, montre bien que l’Orient et l’Occident sont des réalités qui fluctuent en fonction des relations internationales.
La division binaire entre Orient et Occident ne cadre pas avec la complexité de l’histoire des relations mondiales. L’Orient est en réalité multiple, puisque les fondements de la division entre Orient et Occident ont évolué. Ainsi, en 1914, à l’apogée de l’expansion coloniale, l’Orient était défini de manière idéologique comme un espace à civiliser. Puis, pendant la Guerre Froide, il était considéré de manière politique comme le bloc socialiste qu’il fallait libéraliser. Depuis les événements du 11 septembre, il est parfois appréhendé de manière religieuse comme un équivalent du monde islamique. Enfin, sur le plan économique, l’Orient équivaut actuellement à un ensemble d’Etats en retard de développement, parfois appelés pays du Sud en comparaison des pays développés du Nord. Pouvoir assimiler l’Orient au Sud revient au final à mettre en avant la révolution qu’ont connu les termes d’Orient et d’Occident (ainsi que ceux de Nord et de Sud) : loin de faire référence à des points cardinaux, ils rendent désormais compte d’une vision hiérarchique du monde.
Cette hiérarchie du monde est établie par l’Occident, à son profit. En effet, si l’Orient peut recouvrir des significations très différentes et prendre des formes spatiales diverses, l’Occident semble en revanche plus homogène : son unité est sous-tendue par un désir impérialiste d’affirmation de sa supériorité. Ainsi, le centre à partir duquel sont déterminés l’Orient et l’Occident est en fait l’Occident lui-même, qui situe et définit l’Orient comme son Autre inférieur. Il convient toutefois de mentionner que cet Occident peut être plus ou moins englobant : s’il recouvre parfois l’ensemble de la Triade (Europe, Etats-Unis, Japon), il exclut parfois le Japon dont la culture peut être qualifiée d’ « orientale », voire distingue le premier Occident (l’Europe) du second Occident (les Etats-Unis) depuis la guerre menée par George Walker Bush en Irak.
Bien qu’ils constituent une partition majeure du monde, l’Orient et l’Occident ne recouvrent pas l’intégralité de la planète : certains Etats refusent cette division manichéenne du monde et cherchent à affirmer l’existence d’une troisième voie. Le mouvement tiers-mondiste, lancé à Bandung en 1955 par Nasser, Nehru et Soekarno, en est l’illustration la plus connue.
La relation entre Orient et Occident, apparemment neutre si on la considère du point de vue astronomique, est en réalité déséquilibrée. Ce partage du monde instaure implicitement une hiérarchie des lieux et exprime les velléités de domination occidentales. En effet, le rapport Orient / Occident prend souvent la forme d’un désir de conquête de l’Orient par l’Occident. Ainsi, l’Occident impérialiste se positionne comme un centre dominant ses périphéries orientales. Orient et Occident fonctionnent donc comme un doublet interdépendant : l’existence de l’un conditionne celle de l’autre.
Or, cette hiérarchie mondiale a été mise à mal par la chute du mur de Berlin en 1989, puis par le démantèlement de l’URSS en 1991 : c’est la fin du monde bipolaire et de l’affrontement des blocs Est et Ouest. Le renforcement de la mondialisation porte également atteinte à la partition du monde entre Orient et Occident, puisqu’elle tend à uniformiser les modes de vie. Est-ce à dire que le couple Orient / Occident n’aurait plus d’avenir ? Diverses projections prédisent la fin imminente de cette organisation des relations mondiales :
certains associent la mondialisation actuelle à une diffusion planétaire du mode de vie occidental, qui devrait aboutir à une absorption de l’Orient par l’Occident et à la mise en place d’un monde homogène et non plus binaire ;
d’autres envisagent la mise en place d’un monde multiculturel, dans lequel l’Orient imploserait en de multiples cultures locales, remettant du même coup en question l’unité de l’Occident ;
d’autres considèrent que le refus de l’Orient d’être assimilé à l’Occident pourrait aboutir à l’émergence d’un monde métissé qui accepterait et intègrerait l’altérité.
Hiérarchie du monde élaborée par convention humaine, la partition du monde entre Orient et Occident pourrait tout aussi bien disparaître, rendant à ces notions leur naturalité originelle.
Elsa Vieillard-Baron débute une thèse de géographie intitulée « La jungle entre nature et culture, un imaginaire socio-spatial de l’antimonde », co-dirigée par P. Arnould et Ch. Grataloup. Elle effectue ses recherches au sein du laboratoire Géographie-cités. Parallèlement, elle effectue un monitorat à l’Université Denis Diderot - Paris 7.
Crédit image : Flickr - Alain Bachellier sous licence Creative Commons