
Les membres d’un groupe ou d’une société peuvent-ils partager des souvenirs d’un passé commun ? La notion de mémoire collective présuppose ce partage. À première vue, pourtant, cette hypothèse est fragile. En effet, seule la mémoire individuelle est une faculté attestée, aux mécanismes aujourd’hui assez bien connus.
Des modifications biochimiques et morphologiques de connexions synaptiques largement distribuées dans différentes régions cérébrales sont à l’origine de l’enregistrement et de la consolidation des traces mnésiques mais aussi de leur affaiblissement, voire de leur effacement. Grâce à ces remaniements permanents, le cerveau de chaque individu apprend, mémorise et oublie. Il devient une accumulation ou, plutôt, un assemblage d’empreintes du monde qui l’entoure. Cet assemblage est bien plus une reconstruction personnelle qu’une restitution fidèle des événements vécus. En effet, c’est toujours un « Je » singulier qui se souvient et se met en récit. Sauf cas pathologiques, chaque individu est ainsi capable de se remémorer sous une forme idiosyncrasique les grands événements qui ont jalonné sa vie, ce qu’il a fait la veille et ses projets immédiats ou plus lointains. Comment les membres d’une famille, d’un groupe, voire d’un pays tout entier pourraient-ils partager ces souvenirs par nature fortement subjectifs ?
Répondre à cette question revient à considérer le phénomène d’encodage des souvenirs, largement influencé par les modalités sociales de la transmission des informations. Formelle ou informelle, orale ou écrite, consciente ou non, verbalisée ou pas, cette transmission peut se faire par reproduction, contagion, imitation, diffusion. Elle véhicule des croyances, des normes, des valeurs, des savoirs, des manières de faire, d’être, de sentir. Elle passe par des sociotransmetteurs, définis [1] comme toutes les choses meublant le monde - objets tangibles ou intangibles, êtres animés - qui permettent d’établir une connexion entre au moins deux individus. De nombreux travaux ethnologiques et sociologiques offrent une description minutieuse de ces vecteurs du partage mémoriel, par exemple ceux d’Anne Muxel sur les instruments de la mémoire intergénérationnelle (bijoux, photographies, jouets, meubles de famille, etc.) [2]. Au terme de la transmission, deux cas de figure sont à envisager : celui d’un partage mémoriel et celui d’un partage métamémoriel.
Lorsqu’il se produit, le partage mémoriel est l’effet de quatre aptitudes distinctes et complémentaires :
i)la résonance cognitive de l’esprit-cerveau avec des stimuli particuliers,
ii)la puissance de la protomémoire,
iii)la plasticité de la mémoire proprement dite,
iv)la capacité de l’être humain à tirer profit des ressources mentales d’autrui.
i) Certaines des informations transmises parviennent mieux que d’autres à être mémorisées, partagées puis stabilisées au sein d’un groupe d’individus. Elles doivent cette propriété au fait d’entrer en résonance avec des orientations cognitives innées. Par exemple, lors de la transmission d’une œuvre musicale, nous partageons plus facilement son souvenir si elle est mélodieuse que s’il s’agit d’un morceau de musique concrète. Ce qui vaut pour les formes sonores vaut également lors de la transmission de formes narratives (nous mémorisons plus aisément le récit du Petit Poucet que celui des cours de la veille à la Bourse), géométriques (nous partageons mieux le souvenir de la figure d’un cercle que celle d’un polygone irrégulier), etc. Beaucoup d’objets de pensée ont ainsi la particularité d’être attracteurs d’attention, mémorables et aisément transmissibles.
ii) Sous le terme de protomémoire, on peut ranger ces objets de pensée mais aussi les apprentissages acquis lors de la socialisation primaire, la mémoire procédurale, les conduites « convenables » mémorisées sans y prendre garde [3] ou encore l’habitus tel que le définit Bourdieu. Toutes ces dispositions incorporées ou cette « connaissance par corps [4] » agissent le sujet à son insu et lui font expérimenter le monde social comme allant de soi. Bref, cette protomémoire constitue le savoir et l’expérience les plus résistants et les mieux partagés par les membres d’un groupe ou d’une société. À ce titre, elle donne une forte vraisemblance à l’hypothèse d’une mémoire commune.
iii) Cette hypothèse est renforcée par le fonctionnement de la mémoire proprement dite, qui prend appui sur la grande plasticité neuronale de l’esprit-cerveau. Longtemps après la naissance, la poursuite « de la période de prolifération synaptique permet une « imprégnation » progressive du tissu cérébral par l’environnement physique et social [5] ». L’être humain, qui jouit d’un instinct social et d’un instinct d’apprendre, a ainsi des « dispositions épigénétiques à l’empreinte culturelle [6] », c’est-à-dire, au fond, à la mémorisation. Si chaque individu accumule dans son encéphale les traces de son environnement, cette empreinte est partiellement partagée avec d’autres individus qui, selon des trajectoires diverses, ont été exposés au même monde physique et social.
iv) Ce partage est d’autant plus efficace que nous sommes enclins à compléter nos souvenirs en nous aidant de la mémoire des autres. On reconnaît là les thèses du sociologue Maurice Halbwachs et l’intuition que, dans toute anamnèse, il est impossible de dissocier les facteurs purement individuels des facteurs sociaux ou culturels. Beaucoup de nos souvenirs n’existent que parce que des témoins en sont l’écho, observation qui a conduit Halbwachs à élaborer la notion de « cadres sociaux de la mémoire [7] ». La philosophe Sue Campbell [8] insiste elle aussi sur ce qu’elle appelle le « relational remembering » : les autres influencent notre manière de nous souvenir du passé comme nous influençons la leur. À la fin d’un repas, par exemple, les membres d’une famille qui regardent ensemble leur album de photographies réactivent un certain nombre de souvenirs communs : la pluie diluvienne lors du mariage des cousins de Lorraine, le grand oncle éméché à chaque réveillon de Noël, les vacances d’été en Vanoise, etc. Sans la réactivation régulière de cette mémoire collective, favorisée ici par le cadre familial, le partage des souvenirs serait hasardeux, comme l’atteste la divergence des témoignages oraux relatifs à un même événement.
Le second cas de figure est celui d’un partage métamémoriel, caractérisé par la revendication collective d’un partage mémoriel pouvant lui-même être imaginaire. Au niveau individuel, la métamémoire est la représentation que chacun se fait de sa propre mémoire. Lorsqu’on passe de l’individu au groupe, cette métamémoire est une dimension essentielle de la croyance dans une mémoire partagée et de la revendication de celle-ci.
Ainsi, chaque 11 novembre, devant tous les monuments aux morts de France, il est d’usage de dire qu’est célébrée ce jour-là la mémoire nationale. Cependant, les enquêtes sociologiques montrent que les participants à ces cérémonies sont loin de tous partager les mêmes souvenirs et la même représentation des événements commémorés. Dans ce cas, le fait de revendiquer l’existence d’une mémoire collective est confondu, à tort, avec son existence effective. Cette confusion, toutefois, a une fonction importante : elle fait entrer dans les mémoires individuelles la croyance dans des racines et un destin communs. Ce phénomène est suggéré par Auguste Comte dans son Calendrier positiviste. La commémoration, dit-il, développe au sein d’une génération « le sentiment de continuité [9] ». Cette revendication discursive d’une mémoire partagée a, comme tout langage, des effets sociaux extrêmement puissants : elle nourrit l’imaginaire des membres du groupe en les aidant à se penser comme une communauté dotée d’une identité. Du même coup, elle contribue à modeler un monde social singulier où le partage mémoriel atteint une certaine réalité.
En définitive, le modèle de la mémoire collective est bien plus complexe que celui de la mémoire individuelle. La notion reste passablement floue, mais elle est cependant bien pratique. Floue, elle l’est parce qu’il est impossible d’affirmer avec une garantie absolue qu’un ensemble d’individus partagent des souvenirs identiques en leur donnant la même signification. Qui peut dire avec précision, par exemple, quelle mémoire de la Guerre d’Algérie ou de Mai 68 partagent les 65 millions de Français ? Elle est par ailleurs pratique, car on ne voit pas comment désigner autrement que par ce terme certaines formes de conscience du passé partagées par plusieurs personnes, ou revendiquées comme telles. Toutefois, il ne faut jamais négliger le fait suivant : ce que les membres d’un groupe ou d’une société partagent le mieux, c’est ce qu’ils ont oublié de leur passé commun. La mémoire collective est sans doute davantage la somme des oublis que la somme des souvenirs car ceux-ci sont avant tout le fruit d’une élaboration individuelle alors que ceux-là ont en commun précisément le fait d’avoir été oubliés.
[1] Joël Candau, Anthropologie de la mémoire, Paris, Armand Colin, 2005.
[2] Anne Muxel, Individu et mémoire familiale, Paris, Nathan, 1996.
[3] Françoise Zonabend, « Les maîtres de parenté. Une femme de mémoire en Basse-Normandie », L’Homme, n° 154-155, 2000, p. 510.
[4] Pierre Bourdieu, Méditations pascaliennes, Paris, Seuil, 1997, p. 163.
[5] Jean-Pierre Changeux, L’homme neuronal, Paris, Fayard, 1983, p. 295.
[6] Jean-Pierre Changeux, L’Homme de vérité, Paris, Odile Jacob, 2002, p. 406.
[7] Maurice Halbwachs, Les cadres sociaux de la mémoire, Paris, Albin Michel, 1925 & 1994.
[8] Sue Campbell, « The second voice », Memory Studies, vol 1(1), 2008, p. 41-48.
[9] Auguste Comte, Calendrier positiviste ou système général de commémoration publique, Paris, Librairie Scientifique-industrielle de L. Mathias, 1849, p. 11.
Résumé
Les membres d’un groupe ou d’une société peuvent-ils partager des souvenirs d’un passé commun ? La notion de mémoire collective présuppose ce partage. À première vue, pourtant, cette hypothèse est fragile. En effet, seule la mémoire individuelle est une faculté attestée, aux mécanismes aujourd’hui assez bien connus. L’encodage des souvenirs, cependant, est largement influencé par les modalités sociales de la transmission des informations. Au terme de celle-ci, deux cas de figure sont à envisager : celui d’un partage mémoriel effectif et celui d’un partage principalement métamémoriel, caractérisé par la revendication collective d’une mémoire commune qui peut être imaginaire. En définitive, le modèle de la mémoire collective est bien plus complexe que celui de la mémoire individuelle. La notion de mémoire collective reste passablement floue, mais elle est cependant indispensable pour désigner certaines formes de conscience du passé partagées par plusieurs personnes, ou revendiquées comme telles.
Abstract
Can the members of a group or a society share memories of a common past ? The notion of collective memory presupposes this sharing. At first glance, however, this hypothesis is fragile. In effect, only individual memory is a faculty beyond doubt, with the mechanisms today well described. The encoding of memories, however, is broadly influenced by the social modes of the transmission of information. At the end of this transmission, two scenarioes are possible : real shared memories, or the sharing of metamemory, characterized by the collective claim of common memories which may be imaginary. Finally, the pattern of collective memory is more complex than that of individual memory. While this notion of collective memory remains rather blurred, it is however a necessary label for certain forms of shared representations of the past, or claims of shared representations of the past.
L’auteur
Joël Candau est directeur du Laboratoire d’Anthropologie et de Sociologie « Mémoire, Identité et Cognition sociale » (LASMIC, E.A. 3179) à l’Université de Nice-Sophia Antipolis.
Il co-organise avec Michalis Kontopodis (Humboldt University Berlin), Vincenzo Matera (Milano Bicocca University) et Alex Kozin (Frie University, Berlin) l’atelier « Enacting pasts and futures : memory, identity and imagination », 10th Biennial Conference of the European Association of Social Anthropologists (EASA), Experiencing Diversity and Mutuality, Université de Ljubljana, Slovenia, 26-29 août 2008.
Il co-organise avec Tiphaine Barthélemy le colloque « Mémoire familiale, objets et économies affectives », 134ème Congrès national des sociétés historiques et scientifiques, Bordeaux, 20-25 avril 2009.
Ouvrages publiés :
Anthropologie de la mémoire, « collection Cursus - Sociologie », Paris, Armand Colin, 2005, VI + 198 p.
Mémoire et expériences olfactives. Anthropologie d’un savoir-faire sensoriel, coll. « Sociologie d’aujourd’hui », Paris, PUF, 2000, VI + 162 p.
Mémoire et identité, Paris, coll. « Sociologie d’aujourd’hui », PUF, 1998, 226 p.
Anthropologie de la mémoire, Paris, coll. « Que sais-je ? », 3160, PUF, 1996, 128 p.
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