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Débats et points de vue

Edwy Plenel : « la bataille de la référence a commencé »

Entretien avec Edwy Plenel
Journaliste, membre fondateur de Mediapart

Dans cette interview exclusive, Edwy Plenel défend avec conviction le projet ambitieux, mais parfois contesté, qu’est Mediapart. Très attaché aux valeurs d’un métier plus que jamais bousculé, le journaliste rappelle les enjeux fondamentaux liés au devoir d’information et repense l’identité initiale d’un espace médiatique en manque de repères : le web.

Le Mensuel de l’Université : En quoi Mediapart est-il un webmedia à part ?

Edwy Plenel : Toutes les initiatives sont les bienvenues quand il s’agit de réinventer une information de qualité, indépendante et utile aux citoyens. Mediapart est avant tout un journal comme l’illustre notre logo, un crieur de journaux. Il est censé incarner cet instrument démocratique qu’est la presse. Cette presse n’est pas un média comme un autre.

Notre média est un journal indépendant, dont les journalistes contrôlent la majorité du capital, appuyés par une « société des amis ». Le désir d’indépendance en est le principe fondateur.

Le support choisi constitue effectivement son autre originalité. Mediapart est un journal numérique. Nous pensons qu’internet est encore un continent non exploité pour proposer une information rigoureuse de qualité. Cette conquête de la référence se joue dès maintenant. Elle doit se faire sur un modèle humaniste, dénué de logique purement marchande.

Comme son titre l’indique, le média est participatif. Il est un club ouvert aux lecteurs, qui peuvent devenir contributeurs. Le lecteur peut en effet créer son blog, lié au site qui est animé par des journalistes professionnels. Il sera un lieu de publications collectives dans lequel le lecteur peut lui-même composer sa ligne éditoriale.

LMU : Un journal participatif mais...payant !

Edwy Plenel : C’est exact, le média est payant. ce choix procède d’une vraie conviction, il est vrai un peu contraire au point de vue dominant actuel. Cette conviction n’est pas seulement justifiée par la difficulté d’imposer son indépendance économique, mais par un enjeu démocratique : la construction d’un public fidèle, non zappeur, non anonyme, non apparenté à une foule d’audience ou une masse indistincte. Le geste, volontaire, de payer son abonnement subventionne notre indépendance et fait des adhérents des contributeurs à part entière.

LMU : Vous affirmez qu’un « journal n’est pas un média de flux ». Or, c’est l’essence même de la communication sur internet. Comment conserver la paternité d’un scoop sans que le lecteur s’informe ailleurs ? D’autre part, l’équipe éditoriale de « Mediapart » est conséquente. Comment assumer cette structure salariale et pérenniser votre modèle économique si particulier ?

Edwy Plenel : Nous sommes convaincus que c’est le modèle à suivre. Il n’y a pas d’autre choix. Le modèle audience/gratuité, couplé au modèle du « tout publicitaire » ne permet pas l’irruption durable d’un média indépendant face aux grands. Je suis convaincu d’être plus réaliste que ceux qui parient sur une offre gratuite, surtout si l’on tend à rester indépendant.

Beaucoup se trompent sur le principe de gratuité totale que le web serait censé incarner. La révolution du numérique est technologique et démocratique. Le principe moral de gratuité s’affirme effectivement dans le partage, l’échange et le dialogue, valeurs que nous partageons. Ces valeurs s’accordent totalement avec la culture d’une presse démocratique : quand un quotidien papier sort un scoop, ce dernier est repris par les médias de flux que sont la radio et la télévision ; il entre dès lors dans l’espace public. Qu’un abonné fasse profiter de son « login » quelques personnes ou que cette info soit reprise à destination de l’espace public, je n’y vois aucun inconvénient, à la condition que l’info soit citée et référencée. Une information, je le répète, appartient à l’espace public.

La gratuité que nous mettons en cause est la ruse ou l’illusion marchande de l’enrichissement individuel et privé, qui ne construit pas une richesse collective. Le marché de l’information générale de qualité n’est pas un haut lieu de profit.

Le capitalisme financier impose cette logique en profitant d’une révolution technologique. Cette logique influe malheureusement sur la qualité des contenus. La gratuité que nous dénonçons est celle des gratuits publiés par le groupe Bolloré. Cette presse « jetable » abîme les contenus. Et il est illusoire de croire que les logiques d’audience et de gratuité n’ont pas une incidence à terme sur la qualité éditoriale. Si la logique « audience/gratuité » était productrice à elle seule de qualité, nous n’aurions pas à défendre l’idée d’un service public...lequel n’est pas gratuit, car payé pour l’essentiel par nos impôts.

La logique d’audience a et aura une incidence sur les contenus éditoriaux, même si des professionnels sérieux animent ces médias.

Le flux médiatique continu sur internet ne doit pas déterminer un type de contenu. Ne plus réfléchir à l’autonomie des contenus, et épouser la technique a des conséquences trop permissives et désordonnées. Où est la rumeur ? Où est l’info ? Y-a-t-il une hiérarchisation de l’info ? Avec Mediapart, nous défendons l’idée d’une presse multimédia sur internet. En qualité de journalistes, nous proposons un agenda autonome, une hiérarchie de l’information.

LMU : Pourquoi ne pas avoir opté pour une formule hebdomadaire ou mensuelle pour rompre l’immédiateté de l’information ?

Edwy Plenel : Dire qu’internet se résume au triptyque « flux, audience, gratuité » relève d’un pur dogmatisme. Mais il reste un média de flux continu, par lequel nous souhaitons surtout recréer une temporalité différente.

L’ère médiatique naît de la seconde révolution industrielle (électricité/rotativité). La presse devient par son coût minime de fabrication et l’alphabétisation généralisée un produit de masse. Pour l’anecdote, à la fin du XIX ème siècle, Le quotidien belge Le Soir de Bruxelles fondé par un marchand de petites annonces commence par être gratuit.

La presse de masse est envisagée alors comme une presse gratuite. Contre la « masse », contre la « foule », il semble nécessaire de construire un public.

Nous défendons ces valeurs et sommes convaincus qu’elles peuvent s’exprimer sur le net. Pourquoi dès lors ne pas payer pour une information de qualité quand, déjà, nous n’avons aucun problème à payer pour un service ou une information particuliers sur internet ?

L’illusion entretenue par Agoravox et d’autres sites est de présenter ce qui relève de l’opinion sur le web comme de l’information. Or l’opinion appartient à chacun. Le net permet à tous de proposer son point de vue et de construire son média personnel. Nous insistons à « Mediapart » sur la valeur d’usage de l’information. Nous tenons compte de l’agora en développant un espace de dialogue et de débat. Mais l’info utile, l’info pertinente, est celle qui me permet d’être un citoyen libre et autonome. Cette information a une valeur, donc un prix.

LMU : In fine, votre projet reviendrait donc à construire un média de référence ?

Edwy Plenel : Nous n’avons aucune prétention, juste une ambition. Le journaliste doit constamment penser au lecteur et se demander s’il peut lui être utile et comment l’être.

Un des problèmes de la crise de la presse française n’est pas une crise de la demande, mais une crise de l’offre. La presse n’apporte pas suffisamment d’informations au lecteur. Suite à mon départ du Monde, j’ai constaté qu’en tant que lecteur sur le web, je n’avais aucun site de référence. Je naviguais au gré des sites et liens que je cherchais ou connaissais. Or, beaucoup de gens ont un usage professionnel de l’ordinateur, sans avoir d’appuis ou de repères informatifs. Quel site souhaiterais-je avoir sur ma barre d’outils ?

Mediapart est né de cette question. Nous avons donc réfléchi au concept et nous sommes arrêtés sur quatre impératifs : un fil d’infos, « notre conférence », l’essentiel de l’info nationale et internationale ; le meilleur de l’info (politique, économie, société, culture) avec une plus-value dans le traitement et l’anticipation ; le meilleur du web ; le meilleur du débat, ouvert aux discussions citoyennes. Finalement, nous ne voulons pas être un média de complément, mais un média auto-suffisant et légitime comme « marque » déposée.

LMU : Que pensez-vous des début de polémiques au moment du lancement du site ?

Edwy Plenel : Ce média est un enjeu citoyen. Il était légitime de faire connaître notre projet auprès des élus et représentants politiques. Certains nous ont soutenu, d’autres ont contesté la nature et l’origine du projet. Cela fait partie du jeu.

Vingt-six journalistes d’univers hétéroclites composent aujourd’hui la rédaction. Cette pluralité se rassemble autour d’un même défi : la liberté de l’information. Moins qu’un enjeu professionnel, Mediapart relève d’un enjeu démocratique.

LMU : C’est-à-dire ?

Edwy Plenel : La fonction première du journaliste est de proposer une information juste, bousculant les certitudes et les croyances. Il existe une grande nuance entre « vérités de raison » et « vérités de faits ». Sans paraphraser Hannah Arendt, les « vérités de raison » perdureront toujours, animées par les opinions, jugements, les préjugés. Mais les « vérités de faits » sont menacées dans nos sociétés modernes.

Il faut dès lors des artisans pour travailler ces « vérités de faits » car sans elles, il n’y a plus de monde commun. Si la réalité n’est que perception ou idéologie, ce monde disparaît. L’enjeu est essentiel. Faire d’un média un lieu de savoir et de débat est l’ambition de Mediapart.

Propos recueillis par Joël Gombin et retranscrits par Mehdi Benazzouz.

Crédit image : Flickr - leafar, sous licence Creative Commons

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