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N°23 - Février 2008
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Les universités SONT des réseaux sociaux !

Sophie Pene
Professeur à Paris Descartes, membre du conseil de la présidence

Dans un article intitulé "les réseaux sociaux gagnent les universités", paru dans Le Mensuel de l’Université de décembre 2007, Jean-Paul Pinte, maître de conférences à l’université catholique de Lille, s’inquiète d’un retard des universités à comprendre le Web2.0 et la notion de réseau social. Sophie Pène propose une contribution optimiste, fondée sur l’expérience concrète du réseau social de Paris Descartes : les réseaux sociaux sont une réalité au fondement de la vie des universités. Nous pouvons les coordonner et les activer. C’est une clé pour l’insertion des étudiants dans la société de la connaissance. Nos ENT (Environnements Numériques de Travail) vont changer de polarité et s’appuyer sur l’identité numérique des étudiants et des enseignants chercheurs. Il incombe aux universités d’animer leurs réseaux sociaux, en les ouvrant largement sur le territoire numérique et en éduquant les participants, étudiants, enseignants, chercheurs, à la maîtrise de leur identité numérique.

Sur le site de l’université de Liège, l’étudiant est accueilli ainsi : " Nous sommes à vos côtés". C’est en première page, c’est le premier signe : l’étudiant est invité, il est attendu. Avant même son inscription, son université lui propose l’objectif commun, son succès. Elle le reconnaît comme un hôte, qu’il convient d’introduire et d’accompagner.

Sur le site de l’université de Nantes, le service de formation continue annonce : "Ce que nous savons, nous le partageons". D’anciens étudiants présentent eux-mêmes leurs formations. Ils les ont expérimentées. Qui, mieux qu’eux, peut les relier au cours de leur vie et dire quelle a été leur efficacité ? Elles ont été une étape de leur projet. Quel soutien plus convaincant espérer pour la notoriété de nos diplômes ! Dans le métro de New York, une publicité de New York University annonce à chacun : "We believe in you". Nous croyons en vous, nous vous attendons, venez vous former, réussir, améliorer votre condition en passant par nos circuits... Il n’est pas d’université qui ne soit la maison commune des étudiants, que ceux-ci ne partagent avec ceux qui les accueillent, enseignants chercheurs, chercheurs, administratifs et techniciens.

Les invitations faites à l’étudiant portent sur trois actions ou états : 1. Apprendre, grâce au discours des enseignants, grâce à leur personnalité, grâce à l’offre des bibliothèques et aux appuis cognitifs apportés par les machines numériques (vidéos, audio, images, texte), grâce enfin et surtout à la coopération avec ses enseignants , ses tuteurs, ses pairs (en direct, par courriel, par forum, wiki ou blog). 2. Vivre, vivre à l’université, en animant une association, en participant à la vie politique de l’université, en s’impliquant dans les actions culturelles et sociales, en expérimentant des espaces de vie sociale et citoyenne. 3. Réussir car, dès son arrivée, le voici projeté au-delà de sa formation. Il lui faut penser à son inscription dans la société, à l’acquisition des compétences utiles pour participer à la société de la connaissance. Les mémoires, les stages, toutes ses réalisations entrent dans son capital de connaissances et de preuves de ses expériences. Il s’entraîne à les analyser, à les présenter, à les formuler en termes de compétences, par le biais de son blog, des sessions de "projet professionnel et personnel". Au cours de rencontres avec des anciens, il discute métier avec les générations qui le précèdent. Des tout proches aux déjà retraités, il recueille des récits de vie, il y entend la part du travail ; il découvre que la vie professionnelle n’est pas qu’aliénation négative et qu’elle construit les personnalités. Il entre en relation, par la conversation et de plus en plus par des environnements numériques universitaires.

Fiction ou réalité ? C’est en tout cas ainsi que je souhaite poser les enjeux des réseaux sociaux à l’université et c’est ainsi qu’ils sont admis au sein de ma propre université, Paris Descartes.

Des communautés communicantes

En écrivant des articles dans les supports coopératifs de son université, il est acteur : acteur de son écriture, de sa réflexion. Il prend des risques d’auteur, il recherche, vérifie, reformule des informations, choisit un angle, défend une interprétation. Il fait l’expérience de l’émotion d’être lu, non comme un exécuteur d’exercice en TD, non comme un funambule de l’examen, mais comme un sujet du réseau qui l’accueille. Il prend des risques et connaît l’épreuve d’exister pour autrui, par un discours publié, et d’étendre ainsi sa dimension de sujet, de citoyen.

A l’université Paris Descartes, nous en faisons quotidiennement l’expérience visible par tous, avec le réseau social Paris Descartes, qui réunit près de 1 700 blogs individuels ou de communautés, comme Mundi Vox, le blog des étudiants du lointain, les portfolios des étudiants de médecine, des blogs de formation comme celui du Master Ingénierie Physique de la Santé , ou encore le blog du Service Commun de Documentation, créé par les documentalistes pour développer la culture du document numérique.

Le réseau social à l’université peut devenir le support d’une participation accrue des étudiants à la vocation de l’Université : la formation, l’insertion et la recherche. Car l’épreuve de l’écriture personnelle est une implication d’un tout autre ordre que la simple réception de messages top down. L’étudiant vit l’inquiétude que suscite l’exposition de soi : ai-je bien écrit ? Serai-je lu ? A qui suis-je utile ? De ce fait, il s’éduque à la lecture, à la recherche et à la fiabilisation d’information. Il gagne en dignité quand il découvre que ses récits de stage intéressent l’ensemble de sa communauté. Pour un interne en médecine, partager les cas cliniques qu’il élabore et lire ceux des autres, c’est multiplier et approfondir l’expérience et capitaliser pour les enseignants, qui peuvent puiser dans cette base. Pour une étudiante en documentation, expliquer le fonctionnement d’une bibliothèque universitaire anglaise est à la fois une observation, une comparaison, la manifestation d’une compétence, la stabilisation d’une expérience. Le réseau social devient un des signes et des moyens de la transformation de soi que provoque un parcours de formation.

Le support numérique, les graphes sociaux, les fonctionnalités de profil (se présenter selon ses compétences, ses intérêts, ses expériences, ses projets), de relation (chat, forum, commentaire, contact), d’échange de savoirs (articles, contribution, signets, hyperliens) , d’accès au capital commun (bases pédagogiques numériques, bases scientifiques, bibliothèques électroniques, archives ouvertes) sont des amplificateurs merveilleux et fascinants, mais ils ne sont que des amplificateurs. Ces extraordinaires machines industrialisent les réseaux pré existants : elles les rendent attractifs, accessibles, elles les rafraîchissent, les démocratisent et les affirment, en les mettant sous l’oeil de tous. Mais à nous d’identifier les buts que nous attachons à une politique Web de développement de nos réseaux sociaux naturels.

Un réseau social qui produise autre chose que lui-même.... Il nous faut dépasser les tautologies : non, le but d’un réseau social n’est pas ... de développer un réseau social. Non, ce n’est pas seulement un medium de communication qui fait découvrir aux universités ce qui touche la vie étudiante. Les étudiants seraient-ils une minorité visible qu’il faudrait soutenir, privilégier en l’aidant à avoir ses BDE, ses associations, ses soirées, ses bases de CV , à retrouver ses amis, à faire joujou avec des quizz ? - et c’est un peu ce qu’évoque la sinistre appellation "vie étudiante", comme s’il y avait la vie de l’université et puis une tribu, faible, aux goûts et besoins inexplicables, qu’il faut maintenir comme l’on peut, à laquelle il faut concéder un territoire propre, à la marge des deux seuls métiers de l’université, faire des cours et vivre en labo. Nous pouvons aller beaucoup plus loin. Un réseau social vivant produit autre chose que lui-même. Il transforme ce qui lui est apparemment externe. La vie étudiante n’est pas une enclave, elle EST l’université. Nos étudiants ne sont pas nos clients. Ils sont des acteurs dans la société du savoir, et des acteurs de première ligne, qui métabolisent, transportent, annoncent, transforment. Nos universités veulent prendre leur plein rôle dans le partage public des connaissances ? Elles veulent exister comme les usines à savoir du territoire numérique et du territoire réel ? Elles ne réussiront pas sans animer et rendre cohérents leurs puissants réseaux sociaux, sans y impliquer tous les étudiants, tous les anciens, tous les professionnels universitaires. Et pour cela elles ont effectivement besoin d’outils de réseau. Elles en ont besoin comme d’un environnement numérique large, interne et externe. Elles dovent d’y impliquer comme institution, en propre et en inter universitaire, en région, nationalement et internationalement.

Le réseau social universitaire n’est pas un gadget imité de Facebook, c’est une condition de survie dans l’économie de la connaissance. Pour apprendre les métiers, les attitudes, les capacités de débat critique aujourd’hui nécessaire. Pour gagner une autonomie qui soit un ensemble de liens. Pour internaliser et non externaliser le potentiel infini des diplômés. Pour renforcer une maison commune qui n’a pas besoin de murs.

L’identité numérique : un enjeu citoyen qui concerne les universités

Je propose de renverser le raisonnement : Facebook, MySpace, LinkedIn, sont des exemples remarquables de réseaux artificiels où ne s’échangent que des carcasses d’identités numériques, instables, ludiques, et pas toujours à mettre entre toutes les mains. Nous pouvons y tester de fantastiques petites applications virales, dans lesquelles les API vont progressivement introduire de l’interopérabilité. Nous, universités, nous avons les contenus, et tous les moyens de prendre place, avec notre spécificité universitaire, nos principes de qualité. Commençons par faire l’inventaire des réseaux sociaux existants et discontinus qui existent dans nos environnements de travail, petites communautés de projets, de retours d’expérience, de réseaux d’anciens, de doctorants. Proposons-leur les supports de mutualisation et de capitalisation que des logiciels comme Elgg proposent gratuitement. Organisons en une arborescence accessible l’ensemble de ces réseaux. Evidemment se posera vite la question de la connectivité de ces réseaux locaux avec d’autres réseaux universitaires et bien entendu les réseaux non universitaires. Cela pourrait à mon avis provoquer une bascule des ENT (Environnements numériques de Travail). Fondés sur le document, il va leur falloir intégrer un fait nouveau, la documentarisation des espaces sociaux, selon l’acception d’Olivier Ertzscheid : le sujet lui-même et son identité numérique sont compris comme la référence fondatrice de l’ensemble des espaces sociaux et des flux d’échanges de documents. C’est donc sur une réflexion à propos de l’identité numérique des membres des universités qu’il faut déterminer la politique de réseaux sociaux universitaires. Par identité numérique, j’entends à la fois le profil (les droits, les accès), la présentation déclarative de soi, la possibilité d’être convenablement identifié, la responsabilité morale et le continuum technique à établir quant à l’ensemble des présentations de soi en circulation.

Le réseau qui reposera sur un coeur de métadonnées consenties et validées définissant une identité numérique sera un point d’articulation entre réseaux en concurrence. Les universités ont les moyens de le construire : elles sont d’excellents réseaux sociaux naturels, capables de rassembler leurs membres, avec de bonnes raisons, autour de contenus valides. Elles dispose de référentiels définissant correctement certains traits de l’identité étudiante, dans lequel l’étudiant pourrait choisir ce qu’il veut montrer de lui et le compléter. Un vaste chantier de formation de nos étudiants à la maîtrise de leur identité numérique s’ouvre. Une voie pour l’éducation citoyenne à la société de l’information. Une chance pour relever le niveau des réseaux articifiels comme Facebook et en faire comprendre le sens au grand public...

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