
Il est coutume d’identifier les intellectuels par leur posture généraliste sur la scène publique, dans la mesure où ils interviennent au sein de débats fondamentaux de société. Quelles sont, à l’heure actuelle, les expérimentations concrètes montrant leur manière de penser l’articulation des savoirs universitaires ?
Le défi à relever pour un intellectuel consiste à s’échapper de sa spécialité pour pouvoir questionner une réalité d’un point de vue général. En vérité, la distinction entre le savant et l’intellectuel tient avant tout à cette posture qui échappe à une codification disciplinaire précise même si l’intellectuel provient d’un champ disciplinaire constitué.
Lorsque l’affaire Dreyfus a éclaté en France, pour la première fois des universitaires se sont engagés et ont consenti à excéder le périmètre de leur fonction. Le terme intellectuel était à l’époque un substantif péjoratif, et ne caractérisait plus seulement le fait de s’intéresser aux choses de l’esprit, mais surtout celui de donner un avis éclairé susceptible d’influencer l’opinion publique. Si la parole des intellectuels est sortie de l’enceinte universitaire, on peut se demander à juste titre si le devenir de l’université est de nos jours l’une des priorités des débats intellectuels. Par devenir de l’université, nous entendons prendre position sur le débat fondamental concernant la configuration disciplinaire du savoir et l’accès au savoir.
En premier lieu, il importe d’interroger la réflexion des intellectuels sur la structuration du champ disciplinaire avant d’analyser des expériences concrètes d’intervention des intellectuels pour élargir l’accès à l’université.
La réforme primordiale de l’université n’est pas celle de l’adaptation des disciplines au marché du travail, elle vise plutôt une réflexion de fond sur la configuration des disciplines. L’accès au savoir a été de plus en plus élargi et les champs universitaires se sont considérablement diversifiés et spécialisés. Les chercheurs ont même parfois tendance à trouver illégitime le fait que certains intellectuels sortent de leur discipline d’origine pour intervenir sur la scène publique. À l’inverse, de nombreux intellectuels investissent la scène médiatique pour exprimer leur opinion sur des sujets divers, en se souciant moins de l’avenir de l’université. Cette posture est due au fait que les intellectuels jouent précisément un rôle de traducteur [1], c’est-à-dire qu’ils formulent en termes généraux des problèmes qui se posent dans telle ou telle discipline. Leur fonction médiatrice sur la scène publique est essentielle à condition évidemment qu’ils ne s’éloignent pas trop de leur domaine universitaire d’origine. Ils pratiquent l’interrogation permanente des savoirs et des normes sociales existantes et font preuve d’une certaine autonomie alors que les chercheurs travaillent sur des terrains disciplinaires précis. Le chercheur vise à améliorer la qualité des connaissances tandis que l’intellectuel pense ce champ de connaissances et analyse les questions importantes pour l’humanité en articulant divers travaux de recherche.
Les intellectuels peuvent éclairer le fait qu’il n’existe pas de progrès linéaire de la connaissance ; au contraire, l’histoire des champs disciplinaires est marquée par des ruptures importantes et des moments de refondation. L’une des questions épistémologiques fondamentales est de « s’interroger sur l’organisation et le contenu du “savoir scientifique” à chaque étape ou à chaque époque ; [...] s’interroger sur ce qui est ainsi chaque fois connu, autrement dit sur l’organisation et le contenu de ce qui, simplement, est » [2]. En d’autres termes, les chercheurs et enseignants doivent pouvoir prendre du recul par rapport aux disciplines instituées et consacrer du temps à la réflexion sur l’organisation du savoir. Récemment, l’Alliance pour un monde responsable, pluriel et solidaire a présenté une série de propositions sur la réforme de l’université, reprenant l’idée d’Edgar Morin d’une « dîme épistémologique » consistant en ce que 10% du temps des enseignants-chercheurs soient consacrés à un dialogue interdisciplinaire [3]. Les propositions vont même plus loin en préconisant la création d’un « coopérateur interdisciplinaire » [4] chargé d’accompagner la structuration de projets interdisciplinaires et de veiller à ce que les différentes disciplines s’inscrivent dans cette démarche au-delà d’un discours de principe sur l’interdisciplinarité. Cette fonction peut être remplie par un intellectuel qui aurait une vision globale des problèmes se posant dans la coopération entre les champs de production scientifique. En l’occurrence, des enseignements pourraient être créés en vue d’assurer une culture généraliste et une réflexion sur l’épistémologie des sciences exactes et des sciences sociales.
L’autre défi à relever est celui d’une ouverture de l’université à des publics ayant peu accès au savoir. Deux voies sont à approfondir, d’une part celle d’une formation tout au long de la vie par des formes d’éducation permanente (stages, formations, séminaires, conférences, écoles d’été) d’autre part celle de l’université populaire s’adressant à tous sans aucune condition. L’idée de formation tout au long de la vie a commencé à se développer dans certains pays et les universités populaires, qui ont existé en France à la fin du XIXe siècle avant de s’épuiser en partie dans l’entre-deux guerres, se sont multipliées depuis le début des années quatre-vingt.
L’expérience des premières universités populaires a fait apparaître un clivage entre des intellectuels soucieux de diffuser un savoir universitaire à des couches sociales n’y ayant pas accès et des intellectuels transformant ces lieux en scènes idéologiques. La Société des Universités Populaires, fondée en 1898 à Paris, avait pour mission de contribuer à la structuration de diverses universités populaires en France. Ses objectifs étaient les suivants : « une association laïque qui se propose de développer l’enseignement populaire supérieur, qui poursuit l’éducation mutuelle des citoyens de toutes conditions, qui organise les lieux de réunion, où le travailleur puisse venir, sa tâche accomplie, se reposer, s’instruire, se distraire » [5].
L’idée n’est pas de transformer l’université populaire en lieu de distraction pour ceux qui ont du temps, mais de permettre à ceux qui, éreintés par la pénibilité de certains métiers, pourraient profiter de certaines heures pour s’instruire, échanger et débattre. L’université populaire avait pour mission de former une opinion publique éclairée, reprenant en quelque sorte les idéaux des clubs de pensée du XVIIIe siècle en les ouvrant en priorité aux travailleurs. Comme l’écrivait John Dewey, « lorsque [la vie sociale] sera moins gouvernée par une autorité absolue, par des passions aveugles, les agents d’éducation seront plus effectifs, auront une influence plus constructive qu’à présent, car ils travailleront en harmonie avec l’action éducative exercée bon gré mal gré par d’autres influences du milieu social sur les habitudes, les pensées, les opinions, les croyances de chacun » [6]. Les universités populaires renaissantes (à Caen, Lyon, Marseille et dans bien d’autres villes) permettent non seulement d’ouvrir le savoir universitaire, mais également aux publics de bouleverser l’agencement des disciplines et d’organiser leur propre programme. De nombreux intellectuels et universitaires oeuvrent à l’émergence de ces espaces de formation et de débat susceptibles d’alimenter le développement d’une pensée critique.
Si les intellectuels ont progressivement quitté leur enceinte universitaire pour faire entendre leurs voix au sein des débats publics, on ne peut pas affirmer qu’ils se soient effacés de la réflexion portant sur le devenir de l’université et l’accès au savoir. Bien au contraire, certains d’entre eux n’hésitent pas à rappeler la nécessité de faire vivre un échange interdisciplinaire et d’autres s’investissent dans la renaissance des universités populaires en évitant les erreurs d’antan liées à la manière dont ces espaces avaient été instrumentalisés par certains intellectuels au début du XXe siècle. Comme le préconisait naguère Michel De Certeau, « l’université doit résoudre aujourd’hui un problème auquel sa tradition ne la préparait pas : le rapport entre la culture et la massification de son recrutement. La conjoncture exige d’elle qu’elle produise une culture de masse » [7]. C’est certainement dans cette direction que les intellectuels doivent penser le devenir de l’université en assumant en particulier un rôle épistémologique majeur sur l’organisation des savoirs et des disciplines.
[1] Michel Serres, Hermès III, la traduction, Paris, éditions de Minuit, 1974.
[2] Cornélius Castoriadis, Les Carrefours du Labyrinthe, Paris, Seuil, 1986, p. 167.
[3] Université, quel avenir ? Propositions pour penser une réforme, Paris, éditions Charles Léopold Mayer, 2003p. 68.
[4] Ibid., p. 64.
[5] Geneviève PoujoL, L’éducation populaire, Histoires et pouvoirs, Paris, éditions ouvrières, 1981, p. 96.
[6] John Dewey, Comment nous pensons, Traduit de l’anglais par Ovide Decroly, Paris, Seuil, 2004, p. 39.
[7] Michel de Certeau, La culture au pluriel, Paris, Christian Bourgeois, 1980, p. 85.
Christophe Premat achève une thèse portant sur les pratiques participatives en France et en Allemagne. Il a publié récemment « Critique du matérialisme dans le “Discours sur l’ensemble du positivisme” d’Auguste Comte », Sens Public, article n°504, 23 janvier 2008, « Guerre et pulsions de vie », Libres Cahiers pour la psychanalyse, automne 2007, n°16, pp. 133-142 et « L’impasse pulsionnelle - Castoriadis, lecteur critique de Freud », L’Enseignement philosophique, Juillet-Août 2007, pp. 14-26.
Crédit image : Flickr, José Miguel Serrano