
L’Institut d’études avancées de Nantes est, avec ceux dont la création est en cours à Paris, Lyon et Marseille, l’un des quatre membres du Réseau français des Instituts d’Études avancées. Alain Supiot, son directeur, revient sur les atouts de cette structure nouvelle dans le paysage de la recherche française.
Le Mensuel de l’Université : Que répondez-vous aux observateurs qui considèrent que cet institut peut sembler n’être qu’"un institut de plus" dans l’écheveau des structures et organismes de recherche français ? En d’autres termes, quelle sera la valeur ajoutée de l’IEA ?
Alain Supiot : Vous avez raison de parler d’écheveau et l’un des maux du système français (qui a par ailleurs des atouts qu’on aurait tort de négliger) est en effet d’empiler les institutions nouvelles sur les anciennes, sans jamais supprimer ces dernières. Mais dans le cas des instituts d’études avancées, ce grief est infondé, car il s’agit d’un type d’institutions qui était totalement absent de notre dispositif de recherche, à la seule exception de l’Institut des Hautes Études Scientifiques de Bures-sur-Yvette, dont le succès ne se dément pas depuis un demi-siècle, mais qui a pour objet les mathématiques et la physique théorique et non les sciences humaines. La nouveauté des IEA dans le paysage français est du reste l’une des raisons de notre habilitation comme « réseau thématique de recherche avancée ». Ce réseau, qui comprend aussi les projets d’IEA de Paris, Lyon et Marseille, est le seul sur les 13 qui ont été créés à concerner les sciences de la culture, 10 autres concernant les sciences de la nature et 2 les sciences économiques.
Quant à la « valeur ajoutée », elle vient de ce que ces instituts parient sur la liberté des chercheurs plutôt que sur leur programmation. La tendance lourde aujourd’hui, vous le savez, est de programmer d’en haut les activités de recherche (c’est la mission de l’ANR, c’est aussi l’ambition de la loi du 18 avril 2006 pour la recherche). Mais les vrais chercheurs, ceux qui font surgir du neuf, ne sont pas « programmables ».
D’où le besoin, dans un système de recherche qui se veut innovant, de lieux qui leur donnent toute latitude pour conduire à bien leurs propres projets, dans un contexte propice à des échanges intellectuels imprévus avec d’autres chercheurs venus d’horizons disciplinaires et géographiques différents. Les IEA sont à la fois, pour reprendre un mot de Marcel Boiteux à propos de l’Institut de Bures-sur-Yvette, « un foyer rayonnant, une ruche et en même temps un monastère où germent des travaux profonds longuement mûris dans le calme ». Ainsi conçus, ils seront un outil au service de l’internationalisation de l’ensemble du tissu de recherche français, et en particulier de la recherche universitaire. Non seulement parce qu’ils pourront accueillir dans un environnement interdisciplinaire et international des universitaires français en délégation (sur le modèle des délégations CNRS) ou en retraite ainsi que de brillants post-docs, mais encore parce qu’ils constitueront sur le long terme une pépinière de réseaux de chercheurs qui auront appris à se connaître en vivant et travaillant le temps d’un semestre ou d’une année dans une même communauté savante.
LMU : L’un des objectifs spécifiques de l’IEA de Nantes est d’instaurer un nouveau modèle de relations intellectuelles entre pays du "nord" et du "sud". Concrètement, comment se traduira cette démarche ? En quoi les travaux qui y seront menés adopteront-ils une approche différente de ces relations, du point de vue des méthodes employées et des champs de recherche couverts ?
Alain Supiot : Depuis des siècles les pays occidentaux ont considéré le reste du monde tout à la fois comme des terres de conquête et des terres de mission. Nos manières de vivre et de penser nous semblant évidemment supérieures, le « programme » fixé à la recherche a été de mieux connaître ces terres sous-développées pour mieux les dominer et les convertir aux bienfaits de notre civilisation.
Bien sûr, cela n’a pas empêché quelques savants inprogrammables (je pense par exemple à des hommes comme Jacques Berque ou Marcel Griaule) de ne pas œuvrer dans ce sens, mais telle était et telle demeure l’orientation générale. Tout au plus admet-on aujourd’hui qu’il existe dans ces autres cultures des « ressources » esthétiques ou philosophiques qu’il serait possible de s’approprier comme on le fait des ressources minières ou botaniques, ou bien qu’il faut protéger de la disparition en les muséographiant. La démarche que nous avons choisie n’est pas celle là. La seule chose que partagent vraiment aujourd’hui les sociétés humaines, ce sont d’énormes problèmes dont aucune de ces sociétés ne peut prétendre avoir ’la’ solution. La méthode employée, à notre minuscule échelle, consistera donc à tenter de rompre avec l’unilatéralisme, selon lequel les lumières sont au nord et les ténèbres au sud, en créant les conditions d’un apprentissage mutuel entre chercheurs du nord et du sud. Cela suppose que la petite communauté scientifique réunie chaque année au sein de l’institut soit composée de chercheurs dont le bagage intellectuel et culturel soit très différent, mais qui partagent le même type de perplexité et dont les projets aient suffisamment de points de contacts. Nous laissons à d’autres institutions (fort nombreuses et richement dotées) le soin de soutenir les recherches fondées sur la croyance qu’il n’y a rien à connaître de l’homme qui ne puisse un jour être expliqué par les sciences naturelles.
Nous privilégierons au contraire les recherches relatives à l’armature dogmatique des sociétés, c’est-à-dire à tout ce qu’il y a d’indémontrable dans le sens que chaque société peut prêter à la vie humaine. Champ très vaste qui recouvre notamment les langues, le droit, l’esthétique, les religions et les croyances, et aussi la médecine, en tant qu’elle est une science de l’homme et pas seulement une branche de l’art vétérinaire.
LMU : Le Conseil scientifique de l’IEA s’est réuni pour la première fois le 19 octobre 2007 à Nantes. Sur quels critères recrutera-t-il ses chercheurs ?
Alain Supiot : Ce conseil doit bien sûr veiller à ce que l’Institut n’héberge en résidence que des chercheurs qui ont déjà fait la preuve de leur excellence. Sur ce point, la réunion d’octobre nous a pleinement rassurés : alors que nous pouvions craindre, au démarrage, un manque de candidatures de qualité, nous avons été confrontés à un trop plein et nous nous engageons dès à présent dans un calendrier pluriannuel.
Mais la tâche du conseil n’est pas tant de sélectionner, au sens habituel du terme, que d’aider la direction de l’Institut à pratiquer quelque chose qui s’apparente à l’art du bouquet. Car il ne suffit pas de juxtaposer en un même lieu d’excellents esprits, il faut faire en sorte que chacun d’eux trouve à qui parler sur les sujets qui le préoccupe. Et donc de créer chaque année les conditions propices à l’établissement de liens féconds et durables entre ceux qui sont accueillis en résidence. Cela conduit à identifier, à partir des projets présentés, quelques thèmes dominants, autour desquels construire la liste des résidents invités une même année.