
Ces faits sont désormais connus : quelques milliers d’Allemands qui avaient fuit l’Allemagne nazie au cours des années 1930 participèrent à la Résistance en France. Présents dans le CALPO (Comité Allemagne libre Pour l’Ouest), le Secours Rouge International ou encore les FTP-MOI, ces hommes et ces femmes effectuèrent notamment un travail d’espionnage, de propagande et de démoralisation des soldats de la Wehrmacht.
Clairement établis par l’historiographie [1], ces faits sont désormais connus d’une partie de l’opinion publique. Quelques ouvrages non spécialisés [2] et des documentaires [3] en ont rendu compte en France comme en Allemagne. Ils ont aussi fait l’objet d’un début de reconnaissance officielle. Lors des cérémonies du soixantième anniversaire du Débarquement en juin 2004, le maire de Paris B. Delanoë salua par exemple la mémoire de ces résistants [4]. Quelques jours plus tard, la légion d’honneur fut remise à Gerhard Leo, auteur d’un livre de témoignage sur cette histoire [5]. Un an auparavant, l’Office franco-allemand pour la jeunesse, une institution publique binationale créée par le traité de l’Elysée, avait décidé de rendre hommage à ces hommes et à ces femmes en organisant la célébration de son quarantième anniversaire à Sanary-Sur-Mer, cette petite ville près de Toulon qui fut, pour reprendre l’expression de Ludwig Marcuse, la « capitale » des intellectuels allemands en exil [6].
La banalisation de cette histoire dans le débat public est cependant récente. Il a en effet fallu attendre environ soixante ans pour que cette histoire trouve voie au chapitre en France comme en Allemagne. Nous nous interrogeons dans cet article sur les raisons de cet oubli. Nous montrons que ces Allemands qui eurent à subir à la fois les persécutions des autorités d’occupation et de Vichy « crièrent récit » , pour reprendre une expression de P. Ricoeur, sans pour autant être entendus. L’histoire de cette mémoire vive nous rappelle qu’il ne suffit pas qu’une représentation du passé soit portée par des groupes pour qu’elle intègre la mémoire collective. Elle doit aussi être « audible ». Celle-ci ne l’était pas.
L’histoire [7] de la mémoire des Allemands dans la Résistance en France n’est pas celle de l’inhibition d’un groupe qui n’aurait pas osé prendre la parole et « crier récit [8] ». On sait que les déportés de retour des camps mirent du temps avant de pouvoir simplement évoquer le souvenir des horreurs qu’ils avaient subies. On sait également que les bourreaux ne reconnaissent pratiquement jamais leurs crimes. N’ayant pas le sentiment d’avoir trahi leur patrie ni d’avoir œuvré à contre-courant de l’histoire, les Allemands des maquis français qui survécurent à la guerre ne se privèrent pas, après 1945, pour tenter de faire entendre leur voix. Il importe certes d’être précis sur la chronologie. L’organisation de cette parole dans des structures porte-drapeaux comme « l’association des résistants allemands dans la Résistance française » ou son homologue allemande la DRAFD [9] est un phénomène récent. Il reste que ces hommes et ces femmes cherchèrent dès 1945 en France, en RFA ou en RDA des lieux où inscrire leur identité de groupe. Ils en trouvèrent, notamment dans les cercles proches de la mouvance communiste. En RDA, l’Institut du marxisme-léninisme s’intéressa dès les années 1940 à leur sort en l’inscrivant dans l’histoire plus générale et officielle de la résistance communiste et antifasciste. La Fédération Internationale des Résistants, installée à Vienne, se fit également le « vecteur [10] » de cette mémoire dès les années 1950. On constate enfin que les historiens établirent les traits saillants de cette histoire dès le début des années 1960 [11]. On ne saurait donc expliquer l’oubli de cet épisode en mettant en avant la faiblesse de la voix des témoins ou de leurs porte-parole.
On gagne à replacer cet oubli dans une histoire des mémoires collectives française et allemande. On doit à M. C. Lavabre une distinction heuristique utile entre deux composantes de la mémoire collective : le poids et le choix du passé [12].
La notion de « poids du passé » désigne cet espace de la mémoire déterminé par l’ensemble des souvenirs et des refoulements hérités de l’événement lui-même. En France, cet épisode renvoyait à une mémoire honteuse, largement refoulée, celle de l’internement dans des camps des émigrés antifascistes allemands, autrichiens, espagnols et même italiens [13]. On sait que l’internement de ces hommes et de ces femmes dans ce qu’une circulaire du 11 novembre 1939 appelait déjà des « camps de concentration » fut décidée par le gouvernement de la Troisième république. Un certain nombre de ces Allemands et de ces Autrichiens qui avaient cru pouvoir trouver refuge en France furent ensuite livrés à Hitler en vertu du sinistre article 19 de la convention d’armistice du 22 juin 1940. Les autres rejoignirent pour la plupart les maquis français pour écrire l’histoire en question. Cette mémoire ne suscita pas plus de reconnaissance [14] en Allemagne. On sait peu de choses de l’histoire des mémoires vives en RDA. On sait toutefois que la société Est-allemande ne fut pas invitée à effectuer un travail sur les dimensions raciales et racistes de la Seconde guerre mondiale. Un grand nombre des anciens résistants allemands en France étaient juifs. Ceux qui retournèrent en RDA furent parfois victimes d’antisémitisme. En République fédérale, on reprocha à ces « émigrés » de ne pas avoir été sous les bombes, voire d’avoir combattu contre des soldats Allemands. Souvenons-nous par exemple, même s’il n’était pas dans un maquis français, des attaques subies par Willy Brandt au cours des années 1950 et 1960.
On sait que la mémoire collective est également façonnée par diverses entreprises de configuration volontaire du passé, à commencer par la mémoire officielle (le choix du passé). Cette histoire ne s’enclavait pas dans les récits que les pouvoirs politiques français et allemands s’efforçaient de construire. En France, cette mémoire se heurta d’abord de front au mythe « résistancialiste [15] » qui affirmait non seulement que toute la France ou presque avait résisté mais également que cette résistance était... française. En concurrence l’un avec l’autre, les deux Etats allemands dénièrent également aux témoins de cette histoire le droit à la parole. A l’Ouest, ils furent soupçonnés de sympathies à l’égard du communisme. Il est vrai qu’un bon nombre d’entre eux avaient cru voir dans les slogans internationalistes et antifascistes de Berlin-Est quelques résonances avec leur propre histoire. Ils furent généralement déçus : les autorités de RDA les suspectèrent rapidement, après une courte période d’ouverture, d’avoir eu trop de contacts pendant leur séjour en France avec les Alliés occidentaux.
Ces deux pôles de la mémoire collective, le poids et le choix du passé, ne sont en réalité dissociables que pour le besoin de l’analyse. On perçoit mieux le verrou à la fois sociétal et politique qu’ils ne purent faire sauter quand on observe la place qui (ne) leur fut (pas) faite dans l’espace à proprement parler « franco-allemand ». On sait que la France et la RFA élaborèrent un grand récit historique commun visant à légitimer leur rapprochement [16]. L’épisode des Allemands dans la Résistance en France aurait pu fournir des arguments à la symbolique officielle. Existe-t-il un plus bel exemple pour la « réconciliation » que ces Français et ces Allemands qui avaient lutté ensemble pour des valeurs communes à une époque de crispation généralisée sur les identités nationales et raciales ? La question se posait avec d’autant plus d’acuité que certains émigrés allemands, devenus français, s’engagèrent publiquement dans le processus de rapprochement. Nous pensons par exemple à Joseph Rovan, Alfred Grosser ou encore Stéphane Hessel. Les sociétés françaises et allemandes n’étant visiblement pas prêtes à entendre cette histoire, on opta plutôt pour des lieux de mémoire consensuels, souvent chargés de souvenirs hérités de la Première guerre mondiale.
On peut citer trois cas éloquents. La messe commune de Adenauer et de Gaulle dans la cathédrale de Reims en 1962 travaillait la mémoire des destructions opérées par l’artillerie allemande en 1918. Ce sont également les champs de bataille de Verdun que F. Mitterrand et H. Kohl s’efforcèrent de transfigurer en se prenant la main en 1984 devant l’ossuaire de Douaumont. Plus récemment, c’est à Versailles, un autre grand symbole de la Première guerre [17], que J. Chirac et G. Schröder décidèrent de célébrer le quarantième anniversaire du traité de l’Elysée. Au lendemain de cette manifestation, A. Bauer titra dans le quotidien L’Humanité : « Europe. Les résistants allemands en France ne seront pas de la fête [18] ». On peut en effet s’étonner du faible empressement des autorités officielles françaises et allemandes à reconnaître l’importance historique et symbolique de cette autre réconciliation [19]. Cette mémoire n’est probablement pas aussi consensuelle que celle de la Première guerre mondiale. Mais la réflexion autour de la signification de cet engagement transnational ne permettrait-elle pas d’encourager ce « dissensus civique [20] » que Paul Ricoeur appelait de ses vœux ?
[1] Notamment : Badia, (1995), Les bannis de Hitler. Accueil et lutte des exilés allemands en France (1933-1939), Saint Denis, Presse Universitaire de Vincennes ; Knopper and Ruiz, (1998), Les Résistants au IIIe Reich en Allemagne et dans l’Exil, Toulouse, Presses universitaires du Mirail ; Kraus, (2001), Heimkehr in ein fremdes Land. Geschichte der Remigranten nach 1945, Munich, C.H. Beck ; Peschanski, (2002a), Des étrangers dans la Résistance, Paris, Ed. de l’Atelier.
[2] Leo, (1997), Un Allemand dans la Résistance. Le train pour Toulouse, Paris, Tirésisas
[3] En particulier : Les Allemands de la Résistance : héros en terre étrangère, Documentaire de Wolfgang Schön et Frank Gutermuth, 55 minutes, 2005, SWR, diffusé sur Arte le 18 janvier 2006.
[4] Garin, (2004), « A Paris, M. Chirac salue une « France enfin rassemblée » In Le Monde, 27.8.2004.
[5] Leo, (1997), op. cit.
[6] Sous l’impulsion de son Secrétaire général adjoint de l’époque, l’universitaire Michel Cullin : Cullin, (2000), « Résistance : la double mémoire », In Libération, 17 juillet 2000 ; Cullin, (2001), « Vivre une république européenne et sociale », In Libération, 14 juin 2001 ; Cullin, (2004), « Le devoir de mémoire et de réconciliation », In Libération, 7178, 10 juin 2004.
[7] Sur cette histoire, voir notamment la thèse (en cours) de G. Zumbaum-Tomasi : Émigrants allemands dans la Résistance en France 1940-1944, Technische Universität Berlin (Allemagne) - Paris X (co-tutelle).
[8] Ricoeur, (1985), Temps et récit. Tome 3/ Le temps raconté, Paris, Seuil, p.23.
[9] En allemand : « Verband Deutscher in der Résistance, in den Streitkräften der Antihitlerkoalition und der Bewegung ‚Freies Deutschland’ ». ( l’association des « Allemands dans la ‘Résistance’, dans les forces de la coalition anti-hitlérienne et dans le mouvement ‘Allemagne libre’ »).
[10] Rousso, H., (1990), Le syndrome de Vichy de 1944 à nos jours, Paris, Seuil.
[11] Laroche, (1965), On les nommait des étrangers, Paris ; Bonte, (1969), Les antifascistes allemands dans la Résistance Française, Paris, Ed. des sciences sociales ; Badia, (1979), Les barbelés de l’exil : études sur l’émigration allemande et autrichienne, Grenoble, Presses universitaires de Grenoble.
[12] Lavabre, (1991), « Du poids et du choix du passé. Lecture critique du ’Syndrome de Vichy’ » In Pollak, Peschanski and Rousso, Histoire politique et sciences sociales, Bruxelles, Complexe, pp243-278. Voir également sur ce point : Rosoux, (2002), Les usages de la mémoire dans les relations internationales : le recours au passé dans la politique étrangère de la France à l’égard de l’Allemagne et de l’Algérie de 1962 à nos jours, Bruxelles, Edition Bruylant.
[13] Peschanski, (2002b), La France des camps, Paris, Gallimard.
[14] Ricoeur, (2005), Parcours de la reconnaissance : trois études, Paris : Gallimard.
[15] Rousso, (2001), Vichy : l’événement, la mémoire, l’histoire, Paris, Gallimard, p.360.
[16] Rosoux, (2002), Les usages de la mémoire dans les relations internationales : le recours au passé dans la politique étrangère de la France à l’égard de l’Allemagne et de l’Algérie de 1962 à nos jours, Bruxelles, Edition Bruylant.
[17] Grosser, (2004), La dimension politique de la réconciliation : retour sur le 6 juin 2004, IFRI ; et pour un point de vue critique sur ce tropisme pour les lieux de la Première guerre, voir : Delori, (2007), « La symbolique franco-allemande en panne d’idées ? Pour un retour critique sur le grand récit de la réconciliation », In Les Cahiers d’Histoire, Revue d’Histoire Critique, 100, pp11-21.
[18] Bauer, (2003), « Europe. Les résistants allemands en France ne seront pas de la fête », In L’Humanité, 23 janvier 2003.
[19] Delori, M., (2007), « La mémoire de l’exil et de la résistance antifasciste comme ciment d’une identité supranationale », In Les Cahiers d’Histoire, Revue d’Histoire critique, 100, pp 99-117.
[20] Cité par Olivier Abel, in Abel, O., E. Castelli-Gattinara, et al., Eds. (2006), La juste mémoire. Lectures autour de Paul Ricoeur, Genève, Labor et Fides, p 26.