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N°26 - Mai 2008
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Le salaire minimum réduit-il les inégalités ?

Bauduin Nicolas
docteur en sciences économiques, enseignant à l’IESEG - Chercheur à EQUIPPE et au CEE

Sans attendre la revalorisation habituelle du 1er juillet, le Smic horaire a été majoré de 2,3 % au 1er mai pour s’établir à 8,63 euros brut. Mais le salaire minimum est-il un outil efficace de lutte contre les inégalités ? Quels sont ses effets réels sur l’emploi ?

Après une baisse continue de l’entre-deux-guerres jusqu’aux années soixante dix, les inégalités de revenu et de salaire se sont accrues dans la plupart des pays avancés (le ‘Nord’) durant les vingt cinq dernières années. Cette évolution caractérise le retournement de la courbe de Kuznets [1] qui est particulièrement visible dans certains pays anglo-saxons (États-Unis et Royaume-Uni), mais il touche également, bien que moins fortement, les pays scandinaves (Danemark, Norvège, Suède) et les Pays Bas. Quant aux pays d’Europe continentale (Allemagne, Autriche, Belgique, France, Italie, Suisse), ils connaissent plutôt une stagnation de leurs inégalités de revenu, après la baisse importante des décennies précédentes. La montée des inégalités entre mains-d’œuvre qualifiée et non qualifiée contribue largement à cette évolution générale. Ces inégalités concernent à la fois les salaires, les revenus et l’emploi. En particulier, les écarts de chômage selon la qualification se sont accrus dans tous les pays avancés au détriment des moins qualifiés.

Pour lutter contre ce creusement des inégalités, un salaire minimum, qui répond à plusieurs objectifs, a souvent été instauré/renforcé. Pour certains, toutefois, son efficacité ne prévaudrait qu’à court terme puisqu’à plus long terme il engendrerait un coût en terme d’emploi.

Les objectifs du salaire minimum

La mise en place d’un salaire minimum répond à plusieurs objectifs : on trouve d’abord la volonté de protéger les salariés en leur garantissant une rémunération minimale, notamment dans les secteurs où les négociations collectives sont insuffisantes pour garantir cette rémunération minimale. Vient ensuite l’objectif de lutte contre les inégalités entre les salariés les plus qualifiés et les moins qualifiés. Le salaire minimum peut également avoir pour rôle d’inciter les entreprises à réaliser des gains de productivité plutôt qu’à maintenir la compétitivité par la pratique de bas salaires, argument évoqué lors de la création du Smic en 1970, ou pour la création d’un salaire minimum national au Royaume Uni en 1999. Enfin, la création d’un salaire minimum est parfois justifiée par la nécessité de limiter une concurrence entre entreprises ou entre Etats qui, en son absence, se révélerait déloyale, motif régulièrement invoqué pour la mise en place un salaire minimum européen (lutte contre le dumping social).

Les effets du salaire minimum sur l’emploi

Le débat sur son efficacité et sur ses impacts économiques a connu une controverse majeure depuis le milieu des années 90, c’est à dire depuis que certaines études ne parviennent plus à mettre en évidence un impact systématiquement négatif sur l’emploi. Selon les analyses théoriques traditionnelles, l’instauration d’un salaire minimum au-dessus du salaire d’équilibre de plein emploi va augmenter le coût du travail et donc réduire l’emploi des catégories les plus "exposées". On doit alors décider de supprimer cet instrument de distorsion du marché. Ce fut, par exemple, la position adoptée par la Grande Bretagne avec la suppression en 1993 des wage councils qui garantissaient une rémunération minimale à plus de 2,5 millions de travailleurs. D’autres pays ont tenté de minimiser l’impact du salaire minimum en restreignant son application à certaines catégories de population à risques (c’est par exemple le cas du Benelux où il existe un salaire minimum spécifique pour les jeunes). Selon cette vision, donc, la réduction des inégalités de salaire entre les moins qualifiés et les plus qualifiés entraînerait nécessairement un coût en terme d’emploi et d’activité économique. Autrement dit, le salaire minimum serait efficace pour réduire les inégalités salariales mais augmenterait les inégalités de chômage entre les travailleurs.

Seulement, ces conclusions théoriques n’ont été que rarement confirmées sur le plan empirique. Les études sur la question sont pourtant nombreuses. Les plus anciennes [2] concluent habituellement à un impact négatif du salaire minimum sur l’emploi. Les analyses plus récentes, basées sur techniques plus "sophistiquées [3]]]", ou celles qui exploitent des expériences dites "naturelles" de mise en place ou de hausse du salaire minimum aboutissent à des résultats moins tranchés, certaines parvenant même, aux Etats Unis par exemple, à un résultat positif du salaire minimum sur l’emploi. En France, les études les plus récentes sont certes moins optimistes mais leurs conclusions ne font valoir qu’un coût somme toute assez modéré du salaire minimum sur l’emploi. Cela tient peut être au fait que la hausse du salaire minimum peut avoir pour effet paradoxal de réduire le coût du travail quand il existe un dispositif d’exonérations de charges patronales sur les bas salaires indexé sur le salaire minimum, comme en France.

Face à ce manque d’évidence empirique, l’analyse théorique s’est de nouveau penchée sur la question. Non seulement, le salaire minimum (ou la hausse de celui ci) peut modérer les abus de position dominante des entreprises, mais il peut également stimuler la motivation des travailleurs, réduire leur turnover, voire même améliorer la coordination (ou l’appariement) entre l’employeur et l’employé. D’un point de vue macroéconomique, il peut également, en augmentant le revenu des salariés, stimuler la demande, et donc l’activité économique.

Selon ces approches théoriques, le salaire minimum n’est donc pas toujours destructeur d’emploi et peut parfois en être une source de création.

Les analyses théoriques de la relation entre salaire minimum et emploi aboutissent à des enseignements souvent divergents. Les résultats des études empiriques ne sont pas plus clairs. En l’état actuel des choses, les différentes études ne permettent pas d’aboutir à une conclusion sans équivoque.

Les effets du salaire minimum sur les qualifications et sur la spécialisation de l’appareil productif

Le salaire minimum n’a pas que des effets directs sur l’emploi. Il peut également modifier les choix de qualification des individus. Dans le cadre de l’évaluation de l’efficacité du salaire minimum pour réduire les inégalités, il est fondamental d’intégrer ce type d’effets, d’autant plus que le niveau de qualification de la population et la part des qualifiés dans la population active sont des éléments fondamentaux dans la détermination des inégalités. Ainsi, plusieurs analyses théoriques et empiriques récentes ont mis en évidence que l’instauration ou la hausse du salaire minimum peut encourager la qualification de la population, qu’elle ait lieu directement sur les bancs de l’école ou au sein de l’entreprise.

Enfin, le salaire minimum peut modifier la structure productive de l’économie vers des secteurs qui permettent le plus de bénéficier de la croissance de la demande et du progrès technique. La croissance économique, et donc l’emploi s’en trouvent alors stimulés.

En conclusion de cette note, il paraît délicat d’apporter une réponse tranchée à la question de l’efficacité du salaire minimum comme instrument de lutte contre les inégalités.

Premièrement, cela dépend des inégalités évoquées. S’il s’agit des inégalités de revenu, les politiques de redistribution (comme, par exemple, la prime pour l’emploi), sont tout aussi efficaces. Pour les inégalités salariales, le salaire minimum est efficace mais il est souvent accusé de réduire l’emploi des catégories de travailleurs concernés (les jeunes, les travailleurs peu qualifiés,...). On l’a vu, cette critique est toutefois un peu exagérée. En outre, le salaire minimum peut avoir une incidence bénéfique sur les choix de qualification des individus, sur la structure productive de l’économie, pour palier à certaines imperfections sur le marché du travail, et enfin pour inciter une certaine partie de la population à reprendre un emploi : la redistribution n’aurait par forcément ces avantages.

[1] La courbe de Kuznets constitue la relation entre la croissance économique et le niveau des inégalités.

[2] Ces études sont réalisées sur séries temporelles

[3] [[Les analyses plus récentes sont faites sur données de panel.

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