Archives

Archives

N°26 - Mai 2008
Choisissez un numéro :


Le cinéma français vu de l’étranger : « peu d’action et beaucoup de dialogues »

Entretien avec Ginette Vincendeau
Professeur au King’s College de Londres

Contrairement aux idées reçues, la distribution du cinéma français à l’étranger ne se limite pas aux grandes productions. G. Vincendeau revient pour nous sur la réception européenne des productions de l’Hexagone, plus particulièrement au Royaume-Uni.

LMU : Quels sont les principaux atouts du cinéma français à l’étranger ?

G.V. : Un certain prestige culturel, dont témoigne l’exportation de films à l’étranger, et la force de son industrie. Il agit comme un pôle financier, où sont réalisés beaucoup d’investissements ; l’influence du cinéma français sur le cinéma européen, voire mondial, procède dans une large mesure de sa force de production.

L’implication de studios comme Studio Canal fait qu’un certain nombre de films qui n’ont aucune identité française sont français dans les financements. Cela remet d’ailleurs en question la nature d’un cinéma national : un film peut être dit français sans que ses acteurs ou ses techniciens le soient.

LMU : N’y a-t-il que les grandes productions qui s’exportent ?

G.V. : Ce ne sont justement pas elles qui s’exportent le mieux, exceptés les blockbusters « culturels », que les Anglais nomment « heritage films » (films patrimoniaux). Les deux autres catégories que l’on retrouve sont les films d’auteur, comme ceux de Chabrol, et les « oeuvres extrêmes », qui ont parfois une faible audience en France.

LMU : Par exemple ?

G.V. : Ma Mère, de Christophe Honoré, est bien sorti à Londres car associé à une image de sexe et de violence. Un film comme Baise-Moi a créé une controverse, puis est sorti en DVD en donnant lieu à un grand nombre de thèses universitaires. Les films sortent parfois en fonction de critères culturels plus importants pour certains pays que d’autres, en l’occurrence un érotisme violent.

Prenons l’exemple du cinéma « beur », originaire de France. Il s’agit pourtant d’un concept qui vient de l’étranger car il correspond là-bas à des études sur le post-colonialisme assez importantes, notamment dans les pays anglo-saxons. Le cinéma gay et lesbien marche également bien à l’étranger, bien qu’il y soit également produit.

LMU : Et à l’inverse ?

G.V. : Le cinéma populaire, à l’image de comédies comme Bienvenue chez les Ch’tis, ne s’exporte pas, et, plus généralement, tous les films qui reposent sur des stars venant de la télévision, de fait inconnues.

LMU : L’influence ou la distribution des films français diffèrent-t-elles selon les pays concernés ?

G.V. : Les étude des réceptions croisées entre les pays européens qui sont menées font apparaître que ces pays s’intéressent assez peu à leurs productions cinématographiques respectives, et ce malgré un programme européen comme Media, qui cherche à favoriser ces échanges pour qu’il existe un cinéma européen qui soit davantage qu’une simple accumulation de cinémas nationaux.

La perte d’influence linguistique a indéniablement une répercussion sur la place du cinéma français dans le monde. Les pays anglo-saxons doublent peu, contrairement par exemple à l’Espagne ou l’Italie. L’affiche d’un film comme la Balance (de Bob Swaim, 1982) indiquait « Vous allez aimer ce film même s’il est sous-titré ». Lorsqu’un distributeur estime qu’un film peut avoir du succès, les bandes-annonces qu’il projette sont sans dialogues, comme pour cacher qu’il s’agit d’un film français.

Le cinéma comique français fonctionne relativement bien dans certains pays européens, notamment ceux de Louis De Funès en Italie ou en Allemagne. Faute d’études, nous n’avons pas vraiment encore les réponses pour l’expliquer.

LMU : Quelle est l’image du cinéma français à l’étranger ?

G.V. : Celle d’un cinéma qui s’adresse généralement à un public âgé d’au moins la quarantaine et relativement cultivé. Celle aussi d’un cinéma qui parle trop. Dans le complexe de Cyrano, sur la langue parlée dans le cinéma français, Michel Chion fait remarquer que c’est soit un cinéma très silencieux, soit un cinéma très bavard, comme celui d’Eric Rohmer.

Il a également la réputation d’être lent. Si les spectateurs l’acceptent pour un film d’auteur, ils ne le peuvent pas pour un film plus populaire. En étudiant les films français et leurs remakes, on se rend bien compte que le rythme diffère, même s’ils sont du même réalisateur. Les scènes d’action de Nikita sont ainsi magnifiées et multipliées dans la version américaine.

A l’étranger, un film « typiquement français » correspond finalement à un film où il y a peu d’action et beaucoup de dialogues !

LMU : Comment s’explique alors le succès de certains films, comme le fabuleux destin d’Amélie Poulain ?

G.V. : Amélie Poulain a très bien marché sur deux critères : une certaine image nostalgique de la France, associée au public âgé déjà évoqué, et la modernité des effets spéciaux qui a touché un public jeune, ce qui est rare pour le cinéma français.

LMU : Comment est perçue l’exception culturelle française à l’étranger ?

G.V. : L’existence de subventions et de moyens pour aider cette culture et ce cinéma est enviée. Si nous estimons à raison que notre cinéma est toujours en crise, les autres pays disent pourtant ne pas avoir les moyens dont nous disposons. Mais le revers de la médaille, c’est qu’on évoque parfois une culture officielle ; on pense que cette culture n’existerait pas sans le soutien de l’Etat.

En France, le cinéma fait partie de la culture d’une manière différente qu’en Grande-Bretagne. Le cinéma y est quelque peu le parent pauvre de la culture et est tellement dominé par le cinéma américain qu’on le considère lui-même comme une exception qu’il n’y a pas lieu de subventionner.

LMU : La France serait-elle alors une sorte d’ « asile » pour de nombreux réalisateurs européens ?

G.V. : Le cinéma français est un pôle d’attraction pour des cinéastes comme Michael Haneke, Manoel de Oliveira, Raul Ruiz, mais il « fabrique » également des auteurs à l’étranger. du point de vue de sa réception et de son statut critique, Ken Loach est presque un auteur français.

Dans les années 1980, le cinéma français était considéré comme le « mauvais objet » : on lui reprochait de n’être pas assez politique et de se fourvoyer dans la publicité et le vidéoclip (« cinéma du look »). La critique française décrivit alors Ken Loach comme un réalisateur politique pour montrer ce qui manquait à la France.

LMU : Quels sont les mythes ou les personnalités qui ont principalement représenté le cinéma français à l’étranger ?

G.V. : Le mythe de Jean Gabin, qui a fondé une certaine image du Français, est très historiquement marqué : ce sont les années 1930 et le réalisme politique, et un lien très fort entre un acteur et un mouvement cinématographique. C’est l’amalgame entre l’image d’un ouvrier et le charisme d’un personnage à la fois mythique et héroïque, alors que la tendance était à l’époque de représenter l’ouvrier comme un personnage comique et secondaire. A. Bazin parlait ainsi de « l’ Œdipe en casquette ».

Après-guerre, Brigitte Bardot est associée à l’image d’une certaine libération de la femme et à l’arrivée de l’érotisme à l’écran, d’abord aux Etats-Unis. Ce sont ensuite Delon ou Belmondo, mais dans les films de la Nouvelle Vague. Une fois passés dans le cinéma populaire, leurs films se sont peu exportés.

LMU : Et aujourd’hui ?

G.V. : C’est plus diffus. Il y a eu Gérard Depardieu dans les années 1980-90 avec les films d’auteur ou patrimoniaux, mais également Juliette Binoche et surtout Catherine Deneuve. Audrey Tautou ou Marion Cotillard le sont dans une moindre mesure, car c’est la performance qui est appréciée plutôt que leurs personnalités...

© 2005-2008 Le Mensuel de l'Université - association loi 1901 - Crédits