Archives

Archives

N°24 - Mars 2008
Choisissez un numéro :

Le « E-learning » à l’Université. Comment peut-on être moderne ?

Françoise Thibault
Directrice du programme Tématice, Fondation MSH de Paris, conseillère scientifique du département « Sciences de l’homme et de la société » au ministère de la recherche et de l’enseignement supérieur

Comme tous les mots de la nébuleuse des TIC, la notion de E-learning, importée de la langue américaine, a connu des fluctuations de sens propres à alimenter l’à-peu-près langagier qui, au bout du compte, réduit généralement la pensée à sa plus mince expression.

Perdus dans les méandres d’un mot-objet symbole de la modernité, nous serions soumis à cette exigence absolue qui consisterait, en ce début de millénaire, à faire entrer de force le numérique dans toutes les sphères éducatives et notamment à l’université, au risque sinon d’être définitivement et irrémédiablement « en retard »...

Mais il importe de ne pas se tromper de modernité.

Petit retour sur un glissement de sens

C’est à la fin des années 1990 que l’expression E-learning a commencé à s’imposer en Amérique du Nord. Elle désigne un enseignement à distance utilisant l’internet. Début 2000, l’administration Clinton a besoin de donner les couleurs de la nouveauté à la révision de son plan quadriennal concernant les TIC dans l’éducation ; le E-learning désigne alors la totalité du champ des technologies utilisées en classe comme à distance.

En mars 2000, la Commission des communautés européennes lance l’Initiative e-learning sur la base de la définition élargie établie par l’administration Clinton. Plus radicale dans ses présupposés, elle définit le E-learning comme "l’utilisation des nouvelles technologies multimédias et de l’Internet, pour améliorer la qualité de l’apprentissage en facilitant l’accès à des ressources et des services, ainsi que les échanges et la collaboration à distance". Le raccourci est trouvé. Pris au piège de la définition même du mot, qualité de l’enseignement et accès à des ressources numériques semblent irrémédiablement liés à l’introduction des TIC.

L’impératif de la vitesse

Moins focalisée sur le déploiement technologique que l’administration Clinton, l’initiative européenne vise tout à la fois le développement des équipements informatiques et des réseaux, le soutien à une industrie du contenu et du logiciel, la formation des enseignants et le repérage des "bonnes pratiques" pédagogiques. Pourtant, comme il faut aller vite pour rattraper le « retard » de l’Europe, les indicateurs de suivi font la part belle à l’informatisation des institutions éducatives qui finit, comme aux USA, par être la seule garante de l’amélioration recherchée de l’accès aux savoirs.

Alors, quels sont les fruits de cette initiative au départ ambitieuse ? Il faut le reconnaître : essentiellement des machines et des produits. À observer ces terribles révélateurs de priorités que sont les budgets octroyés aux projets retenus, l’essentiel se porte sur les équipements et la production de ressources numériques. C’est une toute petite part du financement qui revient à l’accompagnement et à la formation des responsables d’établissement, des enseignants, des étudiants et des personnels techniques comme aux dispositifs de repérage et d’échanges de pratiques.

Le technicisme plus fort que jamais

Tout regard un peu sérieux sur le phénomène E-learning s’étonne ainsi de constater l’importance de la fracture qui existe entre les discours et leurs réalisations mais aussi à l’intérieur de l’espace discursif lui-même. On l’a vu alors que ce domaine est supposé définitivement omniprésent dans tous les secteurs de la formation, il se trouve en fait souvent réduit à la diffusion de ressources pédagogiques multimédias. De la même manière, alors que les textes dénonçant le technicisme du passé sont légion, celui-ci n’a jamais été aussi présent.

Quelques exemples. Pourquoi considère-t-on aujourd’hui que le « Plan Informatique Pour Tous » du milieu des années 1980, à destination des écoles puis, dans une moindre mesure, des universités, est un échec ? L’explication la plus fréquente : à cause d’un matériel totalement inadapté. Qu’oublie-t-on ? Tout simplement l’énorme effort de formation de personnels qui a accompagné l’arrivée de ces équipements et qui permet encore actuellement à bien des institutions d’enseignement d’utiliser les nouveaux outils grâce à cet apprentissage préalable.

Pourquoi l’échec serait-il devenu de nos jours impossible ? Au nom, une nouvelle fois, d’une technique plus performante et plus transparente que jamais, une technique devenue pour certains experts « vertueusement pédagogique ». Qu’oublie-t-on ? Tout simplement la complexité des phénomènes d’appropriation et la diversités des « logiques d’usages ».

Faudrait-il alors renoncer à la modernité ? Ce serait faire preuve d’un réductionnisme identique aux travers précédemment décrits que : d’associer les TIC à une simple mode technologique, renouvelée en permanence par des industriels imaginatifs et d’éternels pionniers prompts à les suivre. On oublierait d’une part que les universités -y compris l’université française- continuent à être effectivement le lieu d’innovations pédagogiques largement inspirées par les TIC et d’autre part qu’une recherche internationale existe sur le sujet qui, en saisissant le E-learning dans sa complexité, montre que les TIC peuvent, sous certaines conditions, permettre d’améliorer les apprentissages.

De nombreuses études ont mis en évidence d’une part que les capacités de contrôle et de gestion de l’apprentissage varient considérablement entre les étudiants et d’autre part que la mise à disposition de ressources ne préjuge en rien de leur usage intelligent. L’autonomie n’est pas innée et l’appropriation des TIC dépend largement des représentations que s’en font les étudiants et du rôle plus ou moins important qu’ils leur accordent dans la réalisation de leurs activités quotidiennes. La volonté des étudiants est donc un élément central, tout comme l’est la relation entre l’étudiant et l’enseignant. C’est toujours de la qualité de cette dernière que dépend la qualité de la proposition pédagogique même et surtout lorsqu’elle est mise en scène dans la ressource numérique. La preuve a été faite que la médiatisation des cours ne garantissait pas l’usage efficient des TIC ou le développement d’apprentissages réussis. L’organisation du cours et l’élaboration d’activités d’apprentissage exigent des compétences spécifiques chez l’enseignant pour introduire les TIC de façon progressive au travers d’activités participant à la construction du savoir chez les étudiants.

Loin d’inviter à se détourner de la modernité, ces connaissances plaident pour que soit ré-investi le lien entre l’homme et la technique. Au temps court de la production de ressources, une modernité mieux comprise préfère les temps longs de l’évolution des compétences et de la compréhension des usages. Ne l’oublions pas, les principales ressources de l’université sont humaines : n’est-ce pas ce que le MIT (Massachusetts Institute of Technology) a signifié en mettant à disposition tous ses cours en ligne et en réaffirmant dans le même temps que l’acte pédagogique était aussi « ailleurs » ?

Françoise Thibault est également membre du séminaire sur l’industrialisation de la formation (SIF), chercheur associé au Céditec, membre de la rédaction en chef de la revue Hermès et membre du comité éditorial de la revue Distances et savoirs.

Crédit image : Flickr, bcoppa

© 2005-2008 Le Mensuel de l'Université - association loi 1901 - Crédits
http://www.wikio.fr