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N°25 - Avril 2008
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Lawrence Durell et la Grèce

Konstantinos Gkountis
Docteur en lettres, université Paris XII

Pas à pas, Lawrence Durrell, écrivain et voyageur britannique, guide vers la Grèce, pour faire découvrir comment un pays crée un écrivain, comment un lieu crée ses habitants et forme à jamais la façon dont leurs vies seront menées.

Ce travail a commencé, sans qu’il y ait intention de créer un « hymne » (un de plus !) pour la Grèce. Il a été inspiré par les dires de 3 personnes : H. Miller qui avait dit un jour que la Grèce moderne a une importance unique pour tous ceux qui essaient de se trouver eux-mêmes. E. Keeley qui a écrit « Connaître la Grèce d’un bout à l’autre, c’est impossible ; pour la comprendre, il faut être un génie ; (mais) tomber amoureux d’elle est la chose la plus simple au monde. C’est comme si tu tombais amoureux de ton image divine qui se mire en des milliers d’aspects éblouissants [1] ». Et L. Durrell, qui dans l’épilogue de sa Vénus et la mer, avait noté « La blessure qu’elle [la Grèce] donne, il faut la porter jusqu’au bout du monde [2] » . L’effet et l’image que la Grèce avait sur Durrell ont été étudiés à travers onze de ses livres : Le quatuor d’Alexandrie, L’île de Prospero, L’esprit des lieux, Vénus et la mer, Cefalû, Affaires urgentes, Le sourire du Tao, Le carnet noir, Blue Thirst, Poémes, Citrons acides.

L’accent est mis sur la façon dont la Grèce « sortait » de ses textes, la reproduction (fidèle, ou non) de cette culture. Et cette relation peut bien se voir dans le chapitre qui fut la synthèse et la preuve de toute la problématique : Durrell anadyomène. Cette partie montre la création de l’artiste et la façon dont un lieu change ses habitants. Durrell se trouvant à Chypre (dans les années 50), tient sa dernière chance de vivre et de mourir sur une île grecque. Il y goûte l’amertume de la révolution chypriote, qui l’oblige à quitter cette île. Avec ce départ, tout comme Aphrodite, Durrell a émergé des côtes de Chypre en tant qu’auteur confirmé et a créé ultérieurement ses chefs-d’œuvre ; la Grèce était déjà sortie de lui, elle devenait une blessure ouverte qu’il devait « porter jusqu’au bout du monde [3] ».

C’est au travers de ce texte que ce travail sur Durrell et la Grèce (sujet jamais traité auparavant) aborde une autre dimension. Durrell permet de voir la façon dont les lieux changent la vie et aident à réaliser des rêves, à regarder autrement le quotidien et à combattre la solitude qui s’installe, à travers une lecture créative et une interaction entre l’espace et l’homme et non pas à travers un remplissage du vide par des mots ou des images inscrites sur un papier (ou un écran).

Ceci vient du fait que Durrell a utilisé dans sa création les lieux eux-mêmes comme une partie vivante d’un plus vaste ensemble : le lieu est l’un des protagonistes parmi les autres personnages dans ses livres, le « héros » qui unifie tout et tous, qui révèle aux lecteurs des éléments qu’ils ne peuvent apprendre sur les lèvres des « vivants ». Et quand il parle de la Grèce comme d’un « corps vivant » qui lui manquait, (« Et surtout (...) l’Œil : (...) la Grèce n’était pas un pays mais un œil vivant. (...) le voyageur en ce pays ne pouvait pas enregistrer. Il était plutôt comme si lui-même était enregistré [4] », il incite à travers ses propres manies ou ses obsessions, à un effort de comparaison ou plutôt de mise en évidence des relations entre les êtres humains et les lieux, entre les façons dont un lieu peut changer et modeler les personnes, en un mot vers la façon dont la Grèce « a créé » Lawrence Durrell comme auteur.

Il faut signaler que L. Durrell se sentait dans un mouvement perpétuel face à la Grèce, un aller-retour constant, un bercement, un peu comme les vagues qui caressent et s’emparent des roches, en polissant les pierres de la côte. Sa relation avec la Grèce était ainsi parcellaire, par petites pièces qu’il a dispersées au travers de presque tous ses écrits, « qui se mire en des milliers d’aspects éblouissants [5] ». Et c’est la mise en évidence de cette relation qui permet de comprendre comment cet être reste en dehors des normes, comment il a essayé de créer son propre paysage littéraire de la même manière qu’il a vécu, de façon primesautière et égotiste : « [Larry]avait par la Grâce Divine la mission de passer à travers notre vie comme un petit feu d’artifice blond qui disperse des idées telles des bombes dans l’esprit des autres, et puis de s’enrouler comme un chat de velours et de décliner toute responsabilité pour les conséquences [6] ». Oui, il a bien saisi ce pays, oui, il a bien baigné dans cette culture et a pris « des couleurs », ou était-ce plutôt la Grèce qui l’a bien saisi ?

La réponse à cette question se trouve dans ses dires : « Vous avez deux lieux de naissance. Vous avez le lieu où vous êtes réellement né et puis vous avez un lieu de prédilection où vous vous éveillez réellement à la réalité [7] ». Il semble que cette description décrit au mieux la manière dont un lieu conquiert un être et le façonne.

[1] E. Keeley, Anaplathodas ton paradeiso, Athènes, Eksandas, 1999, p. 46

[2] L. Durrell, Vénus et la mer, Paris, Buchet/Chastel, 1962, p. 264

[3] L. Durrell, Vénus et la mer, Paris, Buchet/Chastel, 1962, p. 264

[4] L. Durrell, Prospero’s Cell, London, Faber and Faber, 1945, p. 131

[5] E. Keeley, Anaplathodas ton paradeiso, Athènes, Eksandas, 1999, p. 46

[6] G. Durrell, My family and other animals, London, Penguin Books, 1959, p. 15

[7] L. Durrell, Blue Thirst, Santa Barbara, Capra Press, 1975, p. 22

Cette thèse, Lawrence Durrell et la Grèce (soutenue le 9 juillet 2007 à l’université Paris 12, sous la direction du Pr. Francis Claudon), est diffusée et cataloguée auprès d’établissements en Europe et en Amérique du Nord, parmi lesquels The British Library, Bayerische Staatsbibliothek, Harvard University, University of Stanford, MIT.

Image : Photographie des lieux visités par L. Durrell, île de Rhodes, site de Kameiros, juin 2004 (collection personnelle).

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