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N°25 - Avril 2008
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La voie euroatlantique de l’Ukraine

Entretien avec Anne de Tinguy
Professeur des universités à l’INALCO et au CERI

L’Ukraine a déposé sa candidature pour intégrer le "Plan d’action pour l’adhésion à l’Otan", premier pas vers une adhésion pleine et entière. Elle ne l’a pas obtenu lors du sommet de l’Alliance atlantique des 2 et 3 avril à Bucarest.

Le Mensuel de l’Université : Dès début mars, Robert Simmons, représentant spécial du secrétaire général de l’OTAN pour le Caucase et l’Asie centrale, avait annoncé que l’Ukraine n’obtiendrait pas le statut de pays candidat à l’adhésion à l’OTAN lors du sommet de Bucarest. L’Ukraine est pourtant partenaire de l’OTAN depuis 1991. Comment expliquer cette fin de non-recevoir provisoire ?

Anne de Tinguy : La décision prise à Bucarest n’est pas, vous avez raison de le souligner, une fin de non-recevoir définitive : le MAP n’a pas été octroyé à l’Ukraine, mais la déclaration finale du 3 avril fait état de l’accord donné par les pays membres à l’intégration de l’Ukraine comme de la Géorgie à l’OTAN, un engagement certes limité par l’absence de précision concernant le calendrier, mais qui, n’en doutons pas, servira à l’avenir de référence. Et la question du MAP est renvoyée à la réunion des ministres des Affaires étrangères de l’OTAN en décembre 2008.

L’hostilité totale de la Russie à l’intégration de l’Ukraine dans l’OTAN a été la principale cause du refus, à Bucarest, d’octroyer le MAP à l’Ukraine. La majorité des pays membres de l’OTAN ont estimé nécessaire de tenir compte de la position russe ; ils ont refusé, au moment de l’arrivée au pouvoir de Dmitri Medvedev, de compliquer encore des relations déjà très difficiles avec la Russie. Ils ont ce faisant de fait donné à la Russie un droit de veto sur leur décision. La situation interne de l’Ukraine leur a cependant facilité la tâche.

Il n’y a pas de consensus en Ukraine sur cette question : les enquêtes d’opinion montrent qu’une minorité de la population y est favorable. La question est en outre politisée à outrance depuis plusieurs années. Et enfin la gestion de ce dossier par les autorités ukrainiennes a été très maladroite : la demande de MAP a été faite en janvier dernier par le président Iouchtchenko, son Premier ministre Ioulia Timochenko et le président de la Rada dans une lettre au secrétaire général de l’OTAN dont l’existence a été révélée par un sénateur américain ! Cela a jeté un trouble dans une affaire déjà compliquée. Dans les semaines qui ont suivi, les autorités ont déployé des efforts très importants pour expliquer, en Ukraine et à l’étranger, leurs positions. Mais beaucoup reste encore à faire.

LMU : Est-ce pour cette raison qu’il a récemment refusé d’organiser un référendum sur cette question ?

Anne de Tinguy : Il n’a pas refusé. Le principe d’un référendum est maintenant acquis. C’est le calendrier qui fait débat. Le président Iouchtchenko, qui est persuadé que l’hostilité à l’égard de l’OTAN est essentiellement lié à un déficit d’information sur ce qu’est l’Alliance atlantique, souhaiterait qu’il ait lieu après une campagne d’information auprès des Ukrainiens. Mais celle-ci tarde à être mise en place.

LMU : Que recherche le président ukrainien et les promoteurs de l’entrée à l’OTAN ? Est-ce un moyen de se soustraire un peu plus au grand frère Russe ?

Anne de Tinguy : L’Ukraine a fait un choix euroatlantique ; que ce choix débouche sur une intégration pleine et entière dans l’Union européenne ou dans l’Alliance Atlantique, c’est encore difficile à savoir. Mais je suis convaincue du sérieux de ce choix qui correspond à une force profonde, quels que soient les desiderata du grand voisin russe. La politique russe à l’égard de l’Ukraine a une dimension irrationnelle et elle pourrait bien avoir l’effet inverse de celui qui est recherché par Moscou. Souvenons-nous de ce qui s’est passé pour les pays baltes : loin d’intimider ces pays, l’hostilité de la Russie à l’égard de leur entrée dans l’Alliance Atlantique a plutôt eu pour conséquence de conforter ces pays dans leurs aspirations à plus de sécurité et donc, in fine, les a encouragé à entrer dans l’OTAN.

La situation de l’Ukraine est différente mais les propos et les menaces de Vladimir Poutine et de ses proches pourraient bien avoir les mêmes effets : le président russe a, rappelons-le, affirmé que la Russie serait contrainte de tourner ses missiles vers l’Ukraine si celle-ci rejoignait l’OTAN ; à Bucarest, il a aussi, semble-t-il, tenté d’expliquer au président Bush que « l’Ukraine n’était pas un Etat ». Et des voix se sont élevées en Russie pour dire que l’appartenance de la Crimée à l’Ukraine (qui date de 1954) pourrait être remise en cause. Ce sont des provocations à l’égard des Ukrainiens.

LMU : Précisément, puisque les relations entre OTAN et Ukraine existent depuis longtemps et qu’elle sont à présent solides, le rejet du MAP n’est-il pas une forme de camouflet au président Iouchtchenko ?

Anne de Tinguy : Oui, les relations entre l’OTAN et l’Ukraine, qui remontent au début des années 1990, en particulier à 1994 lorsque l’Ukraine a adhéré au programme de Partenariat pour la Paix, sont bien établies. Le niveau de coopération atteint est tel que le refus de MAP ne peut qu’être source de déception en Ukraine. Mais d’une part les termes du communiqué final montrent bien que la porte de l’OTAN n’est pas fermée : c’est ce que le président Iouchtchenko souligne depuis le sommet de Bucarest. Et d’autre part il y a un nécessaire travail d’explication à faire en Ukraine

LMU : Les membres de l’OTAN voient-ils tous la demande de l’Ukraine du même œil ?

Anne de Tinguy : Non. Les Etats-Unis sont favorables à l’intégration de l’Ukraine, comme l’ont montré le vote de soutien du Sénat américain et la visite que le président Bush a faite en Ukraine à la veille du sommet de Bucarest. Les pays d’Europe centrale, notamment la Pologne, qui sont persuadés que céder aux pressions de la Russie ne peut qu’encourager ce qu’ils estiment être des tendances néo-impériales, y sont eux aussi très favorables. Mais ce sont les pays de ce qu’on appelle parfois la « vieille » Europe qui ont fait pencher la balance : l’Allemagne, la France, la Belgique, les Pays bas, etc y sont très hostiles. François Fillon a reconnu de façon on ne peut plus crue que cette hostilité était liée aux positions russes.

LMU : Et en Ukraine ?

Anne de Tinguy : Des enquêtes d’opinion auprès des élites ukrainiennes ont révèlé que, tous tendances politiques confondues, ces dernières sont favorables à l’entrée de l’Ukraine. C’est d’ailleurs le président Léonid Koutchma, prédécesseur de Iouchtchenko, qui a annoncé en 2002 la volonté de son pays d’adhérer à l’OTAN. Au moment des élections de 2006, cette question a pris un tour nettement politique pour des raisons qui ont tenu aux relations difficiles entre les différents responsables ukrainiens d’alors et au rapprochement avec la Russie qui s’est opéré lorsque Victor Ianoukovitch est redevenu Premier ministre : c’est dans ce contexte que ce dernier avait refusé de demander le MAP au sommet de Riga en 2006.

Anne de Tinguy, spécialiste de la politique étrangère de la Russie, a récemment dirigé la publication de Moscou et le monde - L’ambition de la grandeur : une illusion ?, ouvrage paru aux éditions Autrement, Paris, février 2008.

Crédit image : Flickr : Project 404, sous licence Creative Commons.

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