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La représentation de l’espace insulaire réunionnais dans les récits de Jean Lods relève-t-elle d’une écriture subjective post-coloniale ?

Annick Gendre
Professeur de Lettres Modernes, Bordeaux III, membre associée au CRTF

Publiés entre 1973 et 1996, les récits de Jean Lods [1] offrent une mise en scène singulière de La Réunion des années 1940-1950. La colonialité encore présente dans les infrastructures de l’île et dans les représentations se heurte à une invalidation de ses valeurs. Quelles perspectives créatives ces fictions personnelles opposent-elles à la déshérence et à la caducité d’un monde devenu inquiétant étranger ?

D’inspiration autobiographique, les sept romans de Jean Lods livrent une géographie imaginaire très construite. L’île de La Réunion y apparaît au cœur d’un prisme fondateur (le continent, la mer, l’île) qui la place dans une double dialectique aussi singulière qu’inédite avec trois cités du continent européen (Paris, Lyon, Prague) et l’espace nordique.

Loin d’être réductible à un retour aux origines de l’être, la convocation de l’île tropicale de l’enfance est indissociable d’une construction/reconstruction, au fil des récits, d’une spatialité plurielle qui n’a de cesse d’interroger la place du sujet en exil, quête qui fonde son identité.

C’est pourquoi la représentation de soi comme celle de l’île ne peuvent être analysées qu’en relation avec cette textualisation d’un espace prismatique. La transculturalité qui résulte de la rencontre de ces trois pôles de la géographie lodsienne affecte l’effacement des frontières spatio-temporelles qui font repère, particulièrement dans les nombreux récits de rêves et de fantaisies qui traversent ces fictions. Ces métalepses [2] fictionnelles [3] trouvent une résonnance dans les métalepses d’ordre rhétorique que constituent les comparaisons hypothétiques introduites par la locution comme si. En quoi consistent ces diverses métalepses qui produisent ou participent à cet effacement ? Comment s’articulent-elles les unes et les autres, les unes aux autres ? L’écriture de Jean Lods met en scène sa gestation en articulant simultanément sa disparition et sa finitude. Ce paradoxe qui la caractérise et ces processus reflètent-ils cet entre-deux monde post-colonial dans lequel s’inscrivent les histoires d’un récit à l’autre ? Pour quelles raisons permettent-ils au sujet de résoudre le conflit des représentions ?

Le Temps d’avant la création : la récursivité fictionnelle et le corps-espace

La récursivité [4] qui affecte la structure des récits ainsi qu’un certain nombre de scènes type contribue grandement à dramatiser la géographie subjective de l’écrivain. Dans Le Silence des autres, court récit matrice de La Part de l’eau, le chantier qui vise à empêcher l’immersion d’une lagune nordique constitue le même non événement placé sous le signe de l’impuissance réitérée. Le Bleu des vitraux et Quelques jours à Lyon ont en commun de mettre en scène le passé qui fait retour dans des métalepses oniriques. La dramatisation de la répétition acquiert une dimension proprement théâtrale dans La Morte saison et Mademoiselle, notamment grâce à l’insertion d’une scénographie et d’un espace scénique dans la diégèse [5]. Enfin, plus complexe, Sven articule une structure spéculaire qui alterne une île nordique et l’île tropicale et parfait le vertige des mises en abîme grâce au récit jeu du petit train : la maquette qui lui sert de décor, reproduction exacte de la propriété dans laquelle vivent les joueurs, devient le théâtre dans lequel se rejouent et se négocient des événements tantôt semblables à ceux du passé, tantôt tels qu’ils auraient pu ou auraient dû être. Parallèlement, le corps des narrateurs-personnages et des personnages principaux subit autant qu’il recrée cet espace pluriel. Le corps-regard, habité par cet espace pluriel, explore la présence de l’être de telle façon que cette entité charnelle-visuelle est intimement liée à l’espace en devenir dans lequel elle évolue. Les phénomènes qui affectent l’une se reconnaissent en effet dans l’autre. Placé sous le signe de l’avalage, le mode d’être dans / à l’espace reflète également cette expérience. L’architecture romanesque récursive associée à ce corps percevant appartient au temps d’avant la création et exhibe le secret de l’élaboration en cours. De plus, les enchâssements qui la caractérisent jouent un rôle majeur dans l’écriture-espace [6] de Jean Lods.

Une Écriture-espace post-coloniale ?

L’importance de l’espace dans l’œuvre de Jean Lods ressortit au fait qu’il fonctionne, à l’instar du temps dans de nombreux récits contemporains, selon un jeu de dialectiques enchevêtrées. Souple et semblant relever d’une aléatoire subjective, ce jeu tend à se substituer au repère purement temporel. Le prisme fondateur s’allie la partition de l’Autre dans laquelle s’orchestre le duel entre les pôles urbains européens, leur avatar insulaire que constitue le chef-lieu fictionnel de Saint-Denis, et le nord vierge et créatif. Ainsi construit, l’espace donne lieu à un vivre l’espace pluriel, placé sous le signe d’une quête de la place, que nous appelons « enspacement » [7]. A l’horizon de cette quête : l’impossible résidence qui se fait à la fois la condition nécessaire et l’enjeu que le sujet doit s’efforcer de surmonter. Les entraves rencontrées sont moins le fait du lieu, de l’espace dans sa « réalité » physique et affective, que liées à l’appréhension coloniale de l’espace que partagent les grandes familles réunionnaises dans lesquelles grandissent les personnages lodsiens. L’avalage et la contamination, qui affectent le corps lodsien, constituent les phénomènes principaux qui déterminent le mode d’être à l’espace des grands propriétaires mis en scène dans les fictions. La grande maison domaniale y apparaît comme la grande ogresse, douée d’une spatiophagie qui s’empare des êtres comme des choses. Seules les forces naturelles, telles que la forêt tropicale, l’océan et les cyclones, semblent être capables de contraindre et de mettre à mal son œuvre d’aliénation. Ainsi l’« enspacement pluriel », emblématique d’une déshérence féconde, est-il à la fois à la fois appelé, menacé par, et empreint de cette spatiophagie coloniale.

L’instrumentalisation de l’analogie

Si cette dévoration de ce qui dévore emprisonne le sujet, l’astreint à demeure dans une impossible résidence, détermine une spatialité plurielle, riche de promesses d’exclusions, son emprise impérative semble expliquer la compensation ― qui vaut contre pouvoir ― que manifeste l’abondance des comparaisons hypothétiques ou « chimériques [8] » introduites par la locution conjonctive comme si. Ce fait de la langue intime de l’auteur superpose la mise en doute de ce qui est (perçu) et l’efficience de ce qui est créé. En permettant une exploration des possibles, des prolongements imprévus, le comme si ébauche ou initie un dépassement salutaire de ce vivre l’espace aliéné. Ce trait qui ressortit au « monolinguisme de l’autre [9] », réussit là où échoue la géographie imaginaire : les expériences ainsi mises en parallèle la maintiennent et la préservent dans son être en devenir. En interrogeant la causalité et en instrumentalisant l’analogie, les comme si lodsiens dénoncent l’instance créatrice, ainsi que la reconstruction au fil de la construction/déconstruction. Ils exhibent une écriture seconde qui relate tantôt de multiples récits premiers, tantôt un seul et même récit premier, qui n’ont d’existence que de demeurer en suspens, à l’état de promesses. Produit d’une écriture seconde, chacun d’eux signale une diégèse qui ne sera pas autrement développée que dans le récit qui manifeste leurs surgissements. La relation qu’ils entretiennent avec l’histoire n’est pas réductible à la validation ou à l’invalidation des diégèses qu’ils commentent, qu’ils complètent ou qu’ils tendent à oblitérer. Leur multiplication dans ces fictions qui relatent un « enspacement » pluriel montre qu’ils constituent l’une des épiphanies de ce fameux point, cher à Maurice Blanchot, qui trahit l’espace littéraire à l’œuvre, « l’œuvre comme origine [10] ». Le comme si se fait non seulement le témoin de l’appréhension qu’a l’auteur de la chose représentée, mais il rend compte également de la relation qu’entretient l’auteur avec sa représentation et avec son écriture au sein-même de celles-ci.

La quête de la place du sujet qui traverse les romans de Jean Lods reflète quelques unes des mutations profondes de l’ère qui s’est ouverte avec la chute des empires coloniaux. La transformation nécessaire de l’appréhension de l’espace que celle-ci suppose affecte la conception de l’individu, son ethos, ainsi que l’ensemble des représentations. Ces récits présentent l’immense intérêt de s’inscrire, par les problématiques qu’ils se donnent à explorer, dans ce faisceau, qui est le fruit du dialogue des mémoires, qui soumet les divers idéaux aux résistances économiques et affectives, qui opposent les contingences pragmatiques aux nombreuses contradictions idéologiques. La littérarité lodsienne, consciente d’elle-même, offre un miroir original à cette ère de transition encore captive de l’indécidable rupture-création.

[1] Jean Lods, Le Silence des autres, Paris, La Pensée universelle, 1973, 96 p. ; La Part de l’eau, Paris, Gallimard, 1977, 228 p. ; La Morte saison, Paris, Gallimard, 1980, 240 p. ; Le Bleu des vitraux, Paris, Gallimard, 1987, 202 p. ; Sven, Paris, Calmann-Lévy, 1991, 225 p. ; Quelques jours à Lyon, Paris, Calmann-Lévy, 1994, 264 p. ; Mademoiselle, Vénissieu, Editions Paroles d’Aube, en coédition avec Grand Océan, Saint-Denis, 1994, 104 p.

[2] Figure de style substituant l’effet à la cause, le narrateur à l’auteur ou l’antécédent au conséquent.

[3] Gérard Genette, Métalepse, de la figure à la fiction, Paris, Seuil (Poétique) 2004.

[4] Consiste à faire référence à l’objet-même de la démarche que l’on est en train (mise en abyme).

[5] Univers d’une œuvre, monde qu’elle évoque tout en en constituant une partie.

[6] Marie-Claire Ropars-Wuilleumier, Ecrire l’espace, Saint-Just-La-Pendue, Presses Universitaires de Vincennes (Esthétiques Hors Cadre), 2002, p. 145.

[7] Annick Gendre, « La Représentation de soi à travers la textualisation de l’espace insulaire réunionnais : étude de l’œuvre de Jean Lods », thèse de doctorat, Université Michel de Montaigne Bordeaux III, 2007, p. 264.

[8] Henri Suhamy, Les Figures de style, Paris, Presses Universitaires de France (Que sais-je ?), 1992, p. 34.

[9] Jacques Derrida, Le Monolinguisme de l’autre, Paris, Galilée, 1996.

[10] Maurice Blanchot, L’Espace littéraire, Paris, Gallimard (Folio Essais), 1998, p. 60.

Annick Gendre est docteur en Littératures française, francophones et comparées à l’université Bordeaux III, membre associée du CRTF (Centre de Recherche Textes et Francophonies, université de Cergy-Pontoise)

Crédit image : Flickr, Kouk’s sous licence Creative Commons

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