La mémoire familiale, un passé devant soi ?

Anne Muxel
Directrice de recherches au Centre d’études de la vie politique française (CEVIPOF - CNRS/Sciences Po)

Chacun conserve une mémoire de sa vie de famille passée. Plus ou moins présente, cette mémoire familiale participe à la construction de l’identité personnelle et sociale de chaque individu dans le présent. Comment nous habite-t-elle ? Comment faire l’inventaire de tout ce qui la constitue ?

La mémoire familiale est d’abord une histoire. Une histoire en construction permanente. C’est la façon dont un individu mobilise son passé et lui donne sens, cela plus ou moins consciemment. S’y inscrivent les mouvements de continuité et les mouvements de rupture dans l’histoire des familles, dans les liens familiaux, dans les formes de transmission et dans les contenus de l’héritage entre les générations.

Mais la mémoire familiale, c’est aussi une présence qui nous habite et qui se rappelle à nous à partir d’images, d’impressions et de sensations. Une mémoire intérieure qui lorsqu’elle entrouvre ses portes, fait ressurgir comme par magie les odeurs et les sons, une anecdote, une plaisanterie coutumière, un objet, une photo, la voix des personnages familiers, le souvenir de leur corps, de leurs gestes, ou encore un lieu d’enfance, une maison, un jardin, une recette de cuisine...Les évocations sont multiples et infinies. Impossible d’en dresser la liste. Mais toutes ramènent à la surface les vestiges d’un passé enfoui.

Une palette d’images et d’interprétations

Ce qui fait mémoire est restitué à la manière d’un kaléidoscope mental, se composant et se recomposant sans cesse pour donner l’image de fragments épars dans une construction toujours unique. Un sens est souvent cherché et donné à ce rappel du passé. Evoquant ce que représente leur mémoire familiale, les individus que j’ai interrogés font apparaître une palette d’images et d’interprétations [1]. Tantôt elle est associée à une sorte de repérage topographique, « arrière pays », « rivière qui coule », « fleuve tranquille », « strates » ou « fondations », tantôt elle désigne une intériorité constitutive de la personnalité, « noyau », « densité intérieure », substance », « quelque chose qui ne s’efface pas », « ce que personne ne peut vous voler », « filtre », « armure », ou encore elle exprime une appartenance à une histoire commune qui fait lien, « ciment », « partage », « choses que l’on a en commun ».

Si par la mémoire familiale s’exprime bien le mode d’affiliation de l’individu à son passé familial, celui-ci n’est jamais simple et ne décrit que rarement un mode unique d’apparentement. Samuel Beckett, dans son essai sur Proust, qualifie la mémoire de « laboratoire pharmaceutique où voisinent poisons, remèdes, stimulants et sédatifs » [2]. Il n’y pas de mémoire seulement positive ou de mémoire seulement négative. La plupart du temps la mémoire est ambivalente, faites de plaisirs autant que de rancoeurs, de bons souvenirs et de mauvais souvenirs.

Toutes ces images ou métaphores utilisées donnent à voir la diversité des interprétations de chacun, ainsi que le travail de reconstruction qu’opère toujours la mémoire. Comment chacun s’approprie-t-il son histoire ? Que peut-il en faire ? Que peut-il en dire ?

La mémoire familiale est délivrée dans un frottement d’émotions et d’affects où affleure le souvenir, mêlant dans un même récit des évocations intimistes et spontanées avec des rationalisations après coup, plus ou moins convenues. Par ailleurs elle fait toujours le récit d’une affiliation (ou d’une désaffiliation). Elle précise la manière dont chacun va définir sa position par rapport à sa famille et restituer l’histoire qui l’a porté. S’y organise une mise en scène de l’existence de l’individu, discours tendu à la fois vers la restitution d’une histoire collective originelle et vers la reconnaissance d’une destinée propre et unique. Produit dans une interaction entre la subjectivité de l’individu et la norme collective familiale, le travail de cette mémoire façonne l’identité de chacun.

Qu’apporte-t-elle à celui qui se souvient ? J’ai pu identifier trois fonctions au travail de la mémoire, chacune contribuant à spécifier le mode d’affiliation d’un individu à son passé : la transmission, la reviviscence et la réflexivité.

Une fonction de transmission

La mémoire sert à restituer l’ensemble des liens généalogiques et symboliques qui unissent l’individu aux autres membres d’une famille à laquelle il a conscience d’appartenir. Il s’agit de conserver et de transmettre tout ce qui permet d’entretenir l’identité du groupe familial, tout ce qui valorise un certain « esprit de famille » : une généalogie, des distinctions familiales puisées dans l’histoire de ses différents membres, des habitudes et des rites...etc. L’individu utilise cette mémoire pour intérioriser et renforcer un sentiment d’appartenance collective. Dans les récits, la mémoire s’énonce alors moins à partir de « je » qu’a partir de « nous ». Par cette fonction de transmission, la mémoire familiale sert de ralliement, sinon à une norme collective, en tous cas à une même appartenance. Le travail de la mémoire est ici commandé par le projet d’une continuité intergénérationnelle à respecter.

Une fonction de reviviscence

Cette fonction de la mémoire est de rendre le passé vivant, de faire revenir les émotions, les sensations, les sentiments que l’on a éprouvés dans sa vie d’enfant. La mémoire est intérieure et intime. Elle résonne à partir de l’expérience personnelle de son passé. C’est une mémoire d’abord affective. Une mémoire des sentiments et des relations encore contenus dans son âme d’enfant. Elle agit comme une empreinte qui façonne les contours de l’identité affective de l’individu.

Ce sont des scènes de la vie quotidienne de la famille, mais aussi des parfums que l’on retrouve, des sons que l’on entend. Les souvenirs se déclenchent et font remonter les images de son passé. Dans la fonction de reviviscence, le temps s’annule. Passé et présent se rejoignent dans un même sentiment d’immédiateté. Dans les fonctions de la mémoire familiale, la reviviscence est ce qui se rapprocherait le plus du fonctionnement de l’inconscient dans la théorie de la psychanalyse. Un inconscient conçu comme une langue intérieure s’énonçant dans une certaine a-temporalité.

Une fonction de réflexivité

Dans cette fonction, la mémoire travaille à l’évaluation du passé. Il s’agit de tirer les leçons de l’expérience familiale, de porter un regard distancé sur les circonstances et les personnages qui vous ont fait advenir, de faire un bilan provisoire de sa destinée.

Plus que dans toute autre fonction, la mémoire est ici sélective. Il s’agit de faire un tri, et même de juger. L’individu négocie sa destinée personnelle en fonction de l’histoire de sa famille. Il définit son affiliation à partir des ajustements personnels qu’il a ressenti la nécessité d’opérer, en fonction des dotations positives dont il s’est senti lesté, mais aussi en fonction des manques qu’il a du combler. Ainsi peut-on dénoncer une famille trop encombrante et vouloir s’en affranchir. Ou encore prendre conscience d’un manque d’affection. Sa famille prise en défaut, on se souvient alors pour exprimer de la rancœur, de la souffrance. On peut aussi convoquer sa mémoire pour identifier ce que l’on ne veut pas recommencer ou transmettre à son tour : des principes jugés obsolètes, des habitudes dont on a pu souffrir. On peut enfin mobiliser le passé familial pour exprimer la reconnaissance d’une dette que l’on doit à ses parents, ou encore pour combler un sentiment de culpabilité.

Ces trois fonctions sont imbriquées. Elles montrent que la mémoire familiale n’est pas cantonnée dans le passé. Elle est le présent du passé. Elle est un passé qui se trouve toujours devant soi. Un passé qui n’a du sens que dans le présent. Il faut négocier avec lui dans la vie quotidienne pour penser ce que l’on pense, pour faire ce que l’on a à faire, dans les relations que l’on noue avec les autres, cela bien sûr plus ou moins consciemment.

[1] Anne MUXEL, Individu et mémoire familiale, Hachettes Pluriel, Paris, 2007.

[2] Samuel Beckett, Proust, Les Editions de Minuit, Paris, 1990, p. 46.

Crédit image : Flickr, Thierry Loton sous licence Creative Commons->http://creativecommons.org/licenses/by-nc-nd/2.0/deed.fr]
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