Eclairages

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Analyses pluridisciplinaires de l’actualité

La guerre de Saada au Yémen : les coulisses de la « confessionnalisation » du politique

Samy Dorlian
Doctorant en science politique à l’IEP d’Aix-en-Provence, rattaché à l’Institut de Recherches et d’Etudes sur le Monde Arabe et Musulman (IREMAM).

Inscrite au départ dans le registre de la politique internationale de lutte anti-terroriste, la guerre de Saada se caractérise néanmoins par des paramètres plus spécifiques, en lien avec les clivages historiques du pays et de son espace régional. Quelles sont les clefs de cette évolution ?

Dans le contexte de la guerre d’Iraq en 2003, « la Jeunesse croyante » - un groupe d’obédience zaydite [1] dirigé par un ancien député du nom d’Husayn al-Hûthi -,appellait l’ensemble des yéménites à se mobiliser contre l’hégémonie américaine sur le monde musulman. Dans les mosquées, le groupe fit scander à ses compatriotes un slogan radical : « Dieu est grand, mort à l’Amérique, mort à Israël, malédiction aux juifs, gloire à l’islam ». Or, depuis le 11 septembre 2001, le pouvoir yéménite s’était fermement engagé auprès des Etats-Unis dans « la guerre mondiale contre le terrorisme ». A la suite de pressions de l’ambassade américaine, le gouvernement fit donc arrêter plusieurs jeunes ayant scandé ce slogan dans les mosquées de la capitale Sanaa.

C’est dans ce contexte que fut déclenchée, le 18 juin 2004, ce qui est convenu d’appeler la « guerre de Saada » (du nom de la ville, chef lieu de la province homonyme, située au nord ouest du pays). Fruit d’une véritable campagne militaire lancée par le gouvernement dans la province de Saada, et après l’échec d’une opération de police visant à l’arrêter, Husayn al-Hûthi fut assassiné le 10 septembre 2004. Les combats reprirent toutefois sous la direction de son père, un lettré du nom de Badr al-Dîn. De décembre 2005 à février 2006, la guerre connut une troisième relance, cette fois sous la direction du frère d’Husayn al-Hûthi, Abd al-Malik. De fin janvier à fin juin 2007, un quatrième « round », tout aussi violent (armes lourdes et bombardements aériens), fut finalement (fragilement) suspendu via une médiation du Qatar.

La « stratégie » du gouvernement yéménite s’est déployée à trois niveaux :

-  Localement, faute de pouvoir condamner un antiaméricanisme profondément répandu dans la culture politique nationale, les partisans d’al-Hûthi furent accusés de vouloir rétablir l’imamat, ce qui justifia une offensive au nom de la « défense des valeurs républicaines ».

-  Au niveau régional, le gouvernement a semblé vouloir montrer aux Etats sunnites du Conseil de coopération du golfe qu’il était digne de devenir l’un des leurs ; et ce en menant une guerre contre ce qu’il jugeait être une des expressions de la menace chiite iranienne pesant sur la Péninsule arabique. Le prétexte en fut le supposé soutien de l’Iran aux « rebelles » zaydites, jamais démontré malgré la similarité de leur slogan avec le cri du Hezbollah). Toujours au niveau régional, il a sans doute également essayé de profiter de la détérioration des relations saoudo-libyennes et de mériter un soutien saoudien en accusant la Libye de financer les partisans d’al-Hûthi.

-  Sur le plan international, Sanaa a choisi de s’en prendre à une expression anti-américaine plus confinée territorialement et sans ramifications transnationales aussi nettes que celles d’al-Qaida [2].

Saada : un profil complexe et explosif

Province frontalière de l’Arabie Saoudite, Saada fut pendant la guerre « civile » - qui succéda à la révolution républicaine de 1962 - un butoir royaliste qui résista pendant huit ans aux « révolutionnaires anti-imamites ». Jamais conquise par les armes, Saada ne devint républicaine qu’au terme du traité de réconciliation de 1970. Cette résistance lui coûta d’être longuement tenue à l’écart de la redistribution des ressources par l’Etat. Cet ostracisme encouragea une économie transfrontalière faite de trafic d’armes, de drogues, de qât  [3] et de médicaments.

Bastion historique du zaydisme, Saada, paradoxalement, est aussi devenue à partir des années quatre-vingt le bastion des sunnites salafistes du fait de la création (dans la localité de Dammâj) d’un centre dispensant un enseignement proche de la doctrine « wahhabite » par un émigré rentré d’Arabie Saoudite, Muqbil b.Hâdi al-Wâdii, Profitant de l’apolitisme relatif [4] de ces salafistes, le régime a cherché à les instrumentaliser contre les zaydites dénoncés comme les représentants d’un imamat révolu. Les pamphlets anti-zaydites de Muqbil b.Hâdi al-Wâdii suscitèrent sans surprise une réaction virulente de Badr al-Dîn al-Hûthi, dont les nombreux écrits visaient à contrer l’avancée salafiste à Saada. C’est ainsi que le régime a orchestré une sorte de « clash of fundamuntalism [5] ». Cette confrontation intellectuelle donna lieu à de nombreux affrontements violents entre les membres de « la Jeunesse croyante » et leurs adversaires salafistes.

Il faut néanmoins souligner qu’à la fin des années quatre-vingt-dix, Husayn al-Hûthi lui-même fut soutenu par le pouvoir qui considérait alors « la Jeunesse croyante » comme une tendance modérée du zaydisme. A l’époque, le pouvoir y trouvait une caution religieuse pouvant contrecarrer l’opposition politique islamiste sunnite représentée par les « Frères musulmans du Rassemblement yéménite pour la réforme » (al-Islâh).

Violence symbolique

En quatre années, la guerre peu médiatisée de Saada n’a pas seulement fait des milliers de morts et des dizaines de milliers de déplacés, à coup d’armes lourdes incluant l’usage des gaz de combats. Elle a également rouvert une déchirure héritée de la guerre « civile » de 1962-1970 au sein de la société yéménite : celle de la stigmatisation religieuse et identitaire des citoyens d’obédience zaydite en général, et de leur aristocratie religieuse et politique en particulier. Ces derniers, les sayyids, sont ces descendants du Prophète dont les prédécesseurs confisquaient le sommet de la hiérarchie sociale et politique du Yémen du temps de l’imamat.

Aujourd’hui, le régime républicain a souvent tendance à voir en ces sayyids le spectre du retour de l’Ancien Régime ; ceci malgré la remarquable volonté d’adaptation et d’intégration qu’a fait preuve la grande majorité d’entre eux à partir de la réconciliation de 1970 [6], et en dépit d’un manifeste réformiste signé en 1990 par d’éminents oulémas zaydites fondateurs du Hizb al-Haqq (« Parti du Droit ou de la Vérité ») déclarant l’abandon de l’imamat et cherchant à rendre compatible zaydisme et République [7].

Tout au long de la guerre de Saada, une question récurrente fut posée par bon nombre d’analystes : comment se fait-il que l’on puisse parler de « guerre contre les zaydites » alors que les principales figures du pouvoir sont elles-mêmes zaydites ? Avancée également, mais de manière cynique, par le pouvoir yéménite afin de nier tout aspect confessionnel et discriminatoire au conflit, cette contradiction apparente s’explique néanmoins : dans le Yémen républicain, et plus précisément dans le contexte de la guerre, sont a priori zaydites ceux qui se déterminent comme tels et non ceux qui le sont simplement de par leur origine.

Le mécanisme d’une stigmatisation collective reflétant la prégnance du climat de violence symbolique a été nourri de diverses façons : fermeture - dans le contexte de la guerre - d’un grand nombre d’écoles et de librairies zaydites, interdiction de la célébration de fêtes religieuses chiites, nomination de prédicateurs salafistes dans plusieurs mosquées zaydites à Saada, campagne menée par la presse officielle à l’encontre des zaydites (et des sayyids plus particulièrement), mise en place de « centres de recherche » présentant une approche essentialiste et caricaturale de l’histoire et de la pensée zaydite... Ce climat a provoqué une forme de sursaut identitaire chez certaines personnes pour qui cette appartenance s’était longtemps limitée à sa dimension strictement cultuelle. Bon nombre ne sont ainsi « (re-)devenus zaydites » qu’en raison du regard de l’Autre.

Pour conclure, en extrapolant, notons que la dimension réactive de toute affirmation identitaire a été habilement exprimée par Jean Paul Sartre : « c’est l’antisémite qui fait le juif » [8].

[1] Le zaydisme est une branche de l’islam chiite (différente du chiisme duodécimain pratiqué en Iran, en Iraq ou au Liban) qui stipule que seuls les descendants du Prophète Muhammad via l’union de sa fille Fâtima avec son cousin puis calife Ali, peuvent prétendre à l’imamat, la direction spirituelle et temporelle de la communauté musulmane. Au Yémen, l’imamat zaydite a été fondé à Saada en 897 et a été renversé par la révolution républicaine du 26 septembre 1962.

[2] Voir Laurent Bonnefoy, « Entre pressions extérieures et tensions internes, un équilibre instable au Yémen », Le Monde diplomatique, octobre 2006.

[3] Plante stimulante que les Yéménites mastiquent les après-midi ; elle est interdite en Arabie Saoudite comme en France mais autorisée en Grande Bretagne.

[4] Voir sur ce point, François Burgat et Mohamed Sbitli, « Les salafis au Yémen ou...la modernisation malgré tout », Chroniques yéménites, 2002.

[5] Sheilagh Weir, « A clash of fundamentalism : Wahhabism in Yemen », Middle East Report, juillet-septembre 1997.

[6] Voir sur ce point l’ouvrage de référence de Gabriele vom Bruck, Islam, Memory and Morality in Yemen, Ruling Families in Transition, New York, Palgrave Macmillan, 2005.

[7] Pour une analyse de ce manifeste, voir Bernard Haykel, « Rebellion, Migration or Consultative Democracy ? The Zaydis and their detractors in Yemen », dans Franck Mermier, Rémy Leveau et Udo Steinbach (dirs.), Le Yémen contemporain, Paris, Karthala, 1999, pp. 193-201.

[8] Jean-Paul Sartre, Réflexions sur la question juive, Paris, Gallimard, 1971, p.85.

Crédit image : Vieille ville de Sanaa, classée au patrimoine mondial de l’humanité. Flickr : eesti, sous licence Creative Commons.
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