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N°3 - Mars 2006
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La guerre asymétrique

Monique Castillo
Professeur de philosophie à l’université de Paris XII

(JPG)Pablo Picasso, Guernica, 1937

Les guerres nouvelles sont des guerres asymétriques qui opposent le faible au fort. Des milices, des bandes de guerriers ou des groupuscules de rebelles n’ont pas les moyens (ni militaires, ni économiques, ni technologiques) d’affronter des Etats surarmés. Aussi transforment-t-ils cette inégalité dans les moyens en un autre type d’asymétrie par l’usage de la terreur et de la barbarie dans des proportions insupportables à l’opinion publique, de manière à démoraliser la population des Etats démocratiques pour les faire céder au chantage. Par suite, l’inégalité se retourne contre le plus fort. Les guerres deviennent alors « asymétriques » par l’usage sans limites (juridiques ou morales) qui est fait de la violence. S’agit-il de guerres de résistance ou de simples crimes de masse ?

Asymétrie et terrorisme

Dans le cas du terrorisme, avec les attentats-suicides ou les prises d’otages, l’asymétrie met en œuvre des pratiques de combats qui abolissent les règles classiques de la guerre entre Etats souverains et qui engendrent la perspective d’une illimitation inimaginable de l’usage de la violence. L’idéologie de la guerre sainte, par exemple, donne à la notion d’ennemi un sens assez élastique pour permettre une escalade de la peur dans les populations. Regarder ces pratiques comme caractéristiques d’une guerre de partisans, c’est les doter d’une légitimité morale exorbitante des limites politiques qui caractérisent la doctrine classique de la guerre. Considérer ces pratiques comme caractéristiques de simples crimes de masse, c’est considérer que l’on a affaire à une machine de guerre, c’est-à-dire à un processus destiné à fabriquer des combattants et qui cherche à élargir indéfiniment le nombre de ses « supporters » pour se perpétuer lui-même. Dans ce cas, toute légitimation morale vient simplement renforcer un processus de conquête du pouvoir.

Guerres de partisans ?

Plusieurs critères incitent à traiter la guerre nouvelle comme guerre de partisans. Un fond chrétien, assurément, qui juge nécessaire de distinguer entre le péché et le pécheur, et à admettre la possibilité du pardon. Un fond rousseauiste aussi, qui considère l’homme comme bon naturellement et dénaturé par l’injustice sociale. Un commentaire d’Arendt, appliqué à Robespierre, montre que la Révolution française a réussi à associer l’innocence à la pauvreté. Le pauvre est devenu la figure de l’homme dépourvu de toute hypocrisie, l’homme de la nature, au plus près des origines innocentes (Arendt, Essai sur la Révolution).

Une autre source de valorisation de l’image du partisan pour légitimer et moraliser l’action terroriste vient de l’assimilation entre les résistants français à l’Allemagne nazie et la résistance des ex-colonisés à l’impérialisme occidental. Les terroristes palestiniens font la même chose que les résistants français, m’expliquait un jour un universitaire.

Cette lecture des faits se trouve confortée par une autre source de jugement, le marxisme léninisme en tant que théorie du triomphe des opprimés dans l’histoire. Ici, le pauvre est celui qui va renverser la lutte des classes, et sa violence est donc salutaire. Jean-Paul Sartre est, à sa manière, un pionnier de la guerre asymétrique quand il écrit, dans sa préface aux Damnés de la terre de Franz Fanon, « qu’il faut de venir terrible » et qu’ « abattre un Européen c’est faire d’une pierre deux coups, supprimer en même temps un oppresseur et un opprimé ; restent un homme mort et un homme libre. » Selon cette interprétation, l’usage sans limites de la violence est compris comme une sorte de droit d’exception légitimement octroyé au plus faible.

Crimes de masse ?

Une autre lecture est possible, qui voit dans le recours systématique et hyperbolique à la violence un moyen d’exploiter l’idéologie de l’émancipation plutôt que de la réaliser, un moyen de mettre les convictions religieuses ou nationales au service du pouvoir plutôt que de mettre le pouvoir à leur service. Alors que la guerre de partisans est une guerre défensive, dont le but est de s’attirer la sympathie de la population, l’extrémisme use de pratiques ouvertement offensives, terrorise et décime la population de son propre camp. Le sociologue allemand W. Sofsky estime qu’il faut se défaire d’un « préjugé européen » et opérer une distinction claire entre le partisan et le « maraudeur », promoteur de crimes de masse : « Le maraudeur se soucie peu de propagande, de justifications idéologiques ou de traditions anciennes, il ne fait pas la guerre au nom de sa foi, il n’a besoin ni de prétexte conceptuel ni de conviction politique ». [1]

Ce qui peut s’interpréter de la façon suivante : le crime de masse organisé n’a nullement pour but de venger la pauvreté ni de faire le salut des humbles, il exploite à son profit la misère et les frustrations des plus démunis ; il les transforme en instruments bon marché d’une machine de guerre. La pratique du crime organisé par des groupuscules extrémistes s’élabore comme une machine à fabriquer des adeptes comme on fabriquerait une armée de réserve, en se servant des convictions populaires comme d’outils disponibles d’un programme de production de la terreur. Les « fanatiques » ne sont pas à la source du processus, ils sont bien plutôt le résultat d’un processus d’exploitation de la foi en instrument de violence légitime. La religion et la morale ne sont pas le but, mais le moyen de la militarisation de la violence. Réalisme politique oblige.

La guerre asymétrique se trouve alors avantageusement servie et encouragée par la réputation d’être une guerre de partisans. Quand elle obtient cette réputation de ceux-là mêmes qu’elle tient pour ses principaux adversaires, elle conquiert une légitimation incontestable de son processus de conquête.

[1] L’Ere de l’épouvante, Editions Gallimard, Paris, 2002

Monique Castillo est notamment l’auteur de :
-  Connaitre la guerre et penser la paix, Editions Kime, Paris, Juin 2005
-  Kant, Projet de paix perpétuelle, commentaire accompagné de deux analyses (Les droits de l’homme et l’Etat, Guerre et Prudence politique). Hachette Philo, 1988
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