
L’endettement public est aujourd’hui l’une des problématiques majeures qui suscite l’intérêt croissant des économistes et des décideurs en matière publique aussi bien dans les pays développés que dans ceux en développement. Dans le cas particulier d’une économie en développement comme la Tunisie, la gestion de la dette publique constitue un véritable défi à la fois économique, institutionnel et financier.
Au cours des dernières années, la question de l’endettement public dans les pays en voie de développement (PVD) a constitué l’une des préoccupations majeures de la communauté internationale. En effet, en 2000, la gestion de la dette publique a été reconnue comme l’un des préalables à la réalisation des Objectifs de Développement pour le Millénaire. En 2001, un ensemble de directives pour la gestion de la dette publique a été développé par des experts de la Banque Mondiale (BM) et du Fonds Monétaire International (FMI). En 2004, un département de la dette a été crée au sein de la BM. Le département a pour mandat d’assurer l’intégration de la problématique de la dette dans tous les travaux de la Banque avec les PVD. Aujourd’hui, les remises de dettes des Pays Pauvres Très Endettés (PPTE) continuent à dominer le débat sur la dette à l’échelle internationale.
La problématique de l’endettement public se définit autour de trois questions fondamentales. Tout d’abord, la question économique qui remonte aux années soixante-dix. En effet, depuis l’article de Barro (1974), les économistes n’ont cessé de débattre l’effet de la dette publique sur les agrégats macroéconomiques. Ensuite, la question institutionnelle qui date plutôt de la fin des années quatre vingt début des années quatre vingt dix lorsque certains pays développés ont commencé à réviser leurs choix institutionnels en matière de gestion de la dette de l’Etat. Et enfin, la question financière, née vers la fin des années quatre-vingt-dix avec l’accroissement des risques de marché auxquels sont exposés les portefeuilles publics.
Dans le cas d’une petite économie en développement telle que la Tunisie, les questions économique, institutionnelle et financière de l’endettement public se complètent mutuellement et rendent compte de la complexité de la problématique de la dette.
La théorie macroéconomique s’intéresse à la problématique de l’endettement public à travers une question centrale, celle de l’impact de la dette de l’Etat sur les agrégats macroéconomiques.
Le courant conventionnel, s’appuyant sur le raisonnement keynésien de court terme et classique de long terme, met en avant l’existence d’un effet significatif de la dette publique sur les différents équilibres macroéconomiques : la dette publique a un effet stimulateur à court terme et négatif à long terme. En revanche, le courant ricardien soutient la thèse d’un effet neutre de la dette de l’Etat. Néanmoins, la vérification de cette neutralité suppose la réunion d’un certain nombre d’hypothèses. En effet, il s’agit d’une neutralité dans un monde particulier où les consommateurs sont des optimisateurs, altruistes envers leur descendance, ne subissant aucune contrainte de liquidité et agissant sur des marchés de capitaux parfaits.
De nombreuses études empiriques ont opposé les deux courants de pensée sans grand succès. L’incapacité de ces études à trancher en faveur ou au détriment de l’une ou de l’autre des deux écoles s’explique par un certain nombre de facteurs tels que les problèmes de spécification des modèles et de robustesse de l’outil économétrique utilisé.
Dans le cas de la Tunisie, la thèse de la neutralité dite également Proposition de l’Equivalence de Ricardo (PER) semble l’emporter sur l’approche conventionnelle dans la mesure où l’hypothèse des « déficits jumeaux » est rejetée sur une période de trois décennies de 1970 à 2000. En effet, par le biais d’une modélisation à correction d’erreur (MCE) et d’une analyse de causalité au sens de Granger entre les déficits budgétaire et du compte courant, il est établi que les deux déficits sont indépendants en Tunisie. Le paradoxe de la validation de la PER dans un pays où les conditions ricardiennes ne peuvent être réunies est justifié par la nature dirigiste de l’économie tunisienne notamment durant les années soixante dix et quatre vingt. En termes de politique économique, le résultat établi signifie que les politiques budgétaire et du compte courant peuvent être menées sans qu’une approche globale et intégrée en la matière ne soit nécessaire. Par voie de conséquence, des mécanismes de coordination entre les deux politiques suffisent dans le cas tunisien.
La dimension institutionnelle de l’endettement public s’intéresse principalement aux structures en charge de la dette de l’Etat. Elle répond à une question relativement simple : qui doit gérer la dette publique ?
En effet, jusqu’à la fin des années quatre-vingt, les structures chargées de la dette de l’Etat ont été placé au sein du ministère des finances ou au niveau de la banque centrale. Néanmoins, ces structures ont évolué dans un certain nombre de pays développés vers des structures de plus en plus autonomes. Dès lors, deux modèles de gestion de la dette publique ont vu le jour : d’une part, les offices de la dette placés sous tutelle hiérarchique du ministère des finances et d’autre part les offices de la dette totalement indépendants en charge principalement des aspects opérationnels de la gestion de la dette de l’Etat.
L’examen de l’aspect institutionnel de l’endettement public dans le cas tunisien démontre tout d’abord que le modèle approprié dans le cas des pays en voie de développement comme la Tunisie est celui qui intègre les interactions qui existent entre l’endettement public et les politiques monétaire et budgétaire. Il prouve ensuite que le modèle de gestion de la dette tunisienne mérite d’être révisé en substituant un modèle par objecifs à un modèle par produits pour mieux s’adapter aux nouvelles contraintes de l’environnement national et international. Enfin, un accent particulier doit être mis sur le coût de l’endettement public dans le cas tunisien à travers notamment la mise en place d’une approche globale et intégrée pour la gestion des risques.
Avec l’accroissement des risques auxquels sont exposés les portefeuilles souverains, l’aspect financier de la gestion de la dette publique prend toute sa dimension. Dans le cas tunisien, un intérêt particulier est accordé au risque de change pour la gestion du portefeuille de la dette publique.
L’évaluation quantitative de ce risque, à travers l’utilisation de l’approche Value-at-Risk (VaR) dans sa version paramétrique à des données historiques de taux de change, permet de déterminer la structure optimale par monnaies d’endettement du portefeuille de la dette publique.
Sur le plan méthodologique, l’applicabilité de l’approche VaR à des données historiques de taux de change en régime de change flottant administré est prouvée. En effet, la convergence vers la loi normale des données reconstituées sur une base annuelle, la condition sine qua none de l’approche VaR paramétrique, est vérifiée dans le cas tunisien.
Ensuite, en termes de politique économique, la minimisation du risque de change associé au portefeuille de la dette publique extérieure tunisienne nécessite un rééquilibrage du portefeuille sur la base des exigences d’une « couverture naturelle » qui tient compte de l’intensité des échanges commerciaux entre la Tunisie et ses partenaires.
Enfin, sur le plan opérationnel, la recommandation formulée consiste à augmenter la part relative de la dette publique contractée en euro aux dépens de celle en yen et en dollar américain. En effet, l’euro constitue la valeur refuge pour la gestion du risque de change associé au portefeuille de la dette publique tunisienne. Alors que le yen et le dollar sont des sources de risque de change dans le portefeuille de la dette tunisienne, l’euro joue le rôle d’une couverture face à ce risque.
Thèse : La gestion de la dette publique selon les approches économique, institutionnelle et financière : Application à une petite économie en développement, la Tunisie, soutenue le 07 décembre 2007 à l’université Paris-Dauphine. Directeur de thèse : Pr. Joël Métais, Président du jury : Pr. Henri Sterdyniak, Membres : Pr. André Martens, Pr. Radu Vranceanu, et Pr. Benoit Coeuré.
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