Archives

Archives

N°25 - Avril 2008
Choisissez un numéro :

La géographie des médias comme objet de recherche : quelles difficultés d’approche et de caractérisation ?

Guilhem Labinal
Université Paris 1, UMR Géographie cités (CNRS, Paris 1, Paris VII), Equipe E.H.GO

Les syntagmes ne manquent pas pour désigner les productions non institutionnelles de la géographie. De la « vulgarisation » à la « géographie des médias » ou à la « géographie populaire », ces désignations noient facilement l’hétérogénéité des productions dans un ensemble souvent réduit à une géographie spectacle. Or, si ces recours taxinomiques sont difficilement contournables, appréhender la géographie grand public sans la disqualifier d’emblée nous paraît nécessaire.

Cette géographie grand public s’établit à la croisée de divers regards, là où se tracent les frontières entre les domaines du savoir sans que soient clairement définis, toujours, les principes de leur élaboration. Cela pose un problème de définition, la diversité des pratiques de la géographie grand public ne permettant pas de souscrire à l’idée de genre. Pourtant, au-delà des territoires littéraires de la discipline et au-delà de l’enseignement secondaire, il est intéressant d’approcher les contenus des magazines à grande diffusion pour en saisir le statut et le rôle. L’étude scientifique impose d’en situer les éléments dans le champ des savoirs, avant de définir les concepts permettant de les interroger. C’est un effort indispensable si l’on veut déterminer la posture choisie par les magazines pour diffuser leur information sur le monde ou pour en proposer une vision.

Caractériser un champ de la connaissance, à partir des catégories existantes

S’éloigner des représentations premières sur la géographie des magazines nécessite de partir de l’hypothèse selon laquelle les contenus théoriques de deux systèmes de production de la connaissance, savant et populaire, ne reposent pas sur des paradigmes identiques. Leurs discours respectifs sont peu comparables sur la base de critères de valeur, parce qu’ils impliquent de véritables changements d’ontologie : les voies de construction de l’information diffèrent autant que les finalités. Chaque mode de production dispose donc de ses propres critères de validité.

Alors que la vulgarisation scientifique supposerait un acte de reformulation d’un discours-source émis dans la sphère institutionnelle, la géographie grand public apparaît davantage comme une instance autonome de production du savoir. Le "troisième homme", ce médiateur qui diffuserait les travaux des chercheurs en les transposant, n’exerce son activité que de façon exceptionnelle dans notre discipline. Le concept de vulgarisation, s’il ouvre d’importantes voies pour saisir et pour analyser les figures de la géographie des médias, s’avère peu pertinent pour en appréhender l’entière réalité. Si la problématique de la continuité avec le champ scientifique fait apparaître une scission, cela n’interdit pas au géographe de porter un regard critique sur les reportages, qu’ils apportent ou non un savoir inédit.

Construire un canevas théorique des formes et des figures de la géographie grand public

Les discours médiatiques, de Geo à Ushuaia en passant par le National Geographic ou Ulysse, véhiculent un regard sur le monde : il faut par conséquent déterminer s’ils sont établis en cohérence. Cela suppose de recourir à une grille d’analyse acceptant d’appréhender leurs vecteurs dans toute leur spécificité catégorielle. L’élaboration d’un tel canevas conceptuel relève d’une exigence scientifique, celle de rendre envisageable la substituabilité de l’expérimentateur. Il permet encore de dévoiler les cheminements qui nous permettent d’interroger la géographie grand public en tant qu’objet de recherche.

Etudier les magazines de façon strictement discursive, en oubliant de livrer les clés de notre lecture critique, offrirait le cas échéant une tribune à la subjectivité de l’analyste (ce qui ne signifie pas pour autant qu’une grille d’interprétation théorique assèche toute part de subjectivité inhérente à la personnalité du chercheur). Des parcours visuels dirigés par la mise en page aux attributs énonciatifs des scripteurs, une mise à jour théorique des formes et des figures des discours issus des médias permet de prendre de la distance par rapport à l’objet d’étude. Cela permet aussi d’évaluer si, dans les magazines, le regard des lecteurs/spectateurs est libre ou simplement encadré par leurs concepteurs.

En effet, si une certaine face de la terre est transmise dans les articles et les reportages à large diffusion, le géographe doit la saisir par une analyse détaillée. Il lui faut donc se résoudre à appréhender cette catégorie de supports dans toute sa singularité, pour donner réponse à des interrogations essentielles pour sa discipline et pour ceux qui souhaitent la valoriser.

Guilhem Labinal effectue actuellement une thèse sous la direction de Mme Robic : « D’une science à sa vulgarisation : le rôle du regard dans la géographie des médias. Essai d’analyse iconologique et textuelle ».

Crédit image : Flickr - heipei sous licence Creative Commons

© 2005-2008 Le Mensuel de l'Université - association loi 1901 - Crédits
http://www.wikio.fr