
Longtemps, les souvenirs ont constitué une source féconde en littérature et le mouvement rétrospectif qu’ils induisent un moteur de narration commode, tant pour le roman que pour le récit de vie et l’autobiographie. Aujourd’hui, après une éclipse notable, les questions mémorielles occupent à nouveau le devant de la scène littéraire [1] et ont donné naissance à une nouvelle forme de récit : l’enquête archivistique.
Depuis le début des années quatre-vingt, on constate chez les écrivains français un intérêt croissant pour la mémoire comme matière de réflexion et d’élaboration artistique, souvent associée à une méditation sur l’individu aux prises avec l’histoire. De plus en plus de livres mettent en scène un héritier problématique - le plus souvent le narrateur - rassemblant ses souvenirs personnels et remontant le fil de ses origines familiales pour se construire une identité et se comprendre au présent. Dans ces « récits de filiation » [2], le destin personnel des ascendants et les questions d’héritage s’avèrent inextricablement liés à l’un ou l’autre des grands bouleversements qui ont marqué le XXe siècle : la Grande Guerre, la Révolution russe, le nazisme, la Deuxième Guerre mondiale, les Trente Glorieuses... Du fait de cette confrontation avec la grande histoire, la question de la mémoire se trouve doublement élargie : de l’individu singulier à son ascendance, du vécu intime au caractère socio-historique de toute expérience.
Une des formes les plus intéressantes et les plus fécondes de cette tendance majeure de la littérature française contemporaine est l’enquête archivistique. Dans ces textes, la mémoire vacille : le récit du passé ne se fonde plus sur les seuls souvenirs du sujet - que ceux-ci s’enracinent dans une expérience vécue ou proviennent de récits transmis -, mais paraît désormais avoir besoin d’étais, d’appuis extérieurs pour se déployer. Concrètement, le narrateur devient un enquêteur qui recueille, décrit, retranscrit, commente un ensemble de documents pour la plupart issus du fonds familial : correspondances, journaux intimes, coupures de presse, photographies, traces diverses sont passés au crible d’une conscience inquiète, à la recherche d’une mémoire perdue. De façon tout à fait remarquable, cette activité heuristique n’est pas reléguée dans les marges de l’œuvre mais en constitue le sujet même et influence sa forme comme sa signification : ce n’est pas tant le récit des faits passés qui se trouve sous le feu des projecteurs que les aléas de l’enquête et de l’entreprise scripturaire. C’est dans cette mouvance que s’inscrivent par exemple les œuvres respectives de Patrick Modiano, d’Annie Ernaux et de Jean Rouaud, ainsi que certains livres de Michel del Castillo, d’Anny Duperey et de Jean-Claude Grumberg (voir bibliographie).
Pour expliquer globalement ce phénomène, on peut invoquer deux raisons. La première est d’ordre socio-historique : les liens de filiation ont été mis à mal par les événements traumatiques et violents qui ont disloqué le XXe siècle ainsi que par d’importants progrès sociaux, économiques et technologiques qui ont métamorphosé la société d’après-guerre. Un fossé générationnel s’est creusé et le passé - qu’il soit individuel, familial ou collectif - est aujourd’hui perçu comme une énigme, une origine mystérieuse dont le sens s’est dérobé et qu’il faut reconquérir, voire reconstruire [3].
D’un point de vue plus littéraire, ce recours systématique à des documents témoigne également des doutes et des suspicions que suscite désormais le modèle proposé par le roman ou l’autobiographie : la narration linéaire des faits, sous-tendue par une logique chronologique et causale, ne semble plus adéquate pour rendre compte du sens d’une vie et de l’inscription d’un individu dans le temps et dans l’histoire. C’est ainsi que la présence insistante de documents familiaux, administratifs et historiques introduit dans le récit des éléments de compréhension extérieurs à l’expérience personnelle du sujet, comme s’il était désormais nécessaire de multiplier les points de vue pour tenter d’appréhender un monde devenu incompréhensible. Cette impression est renforcée par le fait qu’une telle démarche ne débouche pas sur une proposition synthétique, mais sur une mise en question constante de chacune des visions et des versions convoquées. Loin du solipsisme triomphant et des certitudes heureuses d’À la recherche du temps perdu, l’écrivain contemporain ne peut plus se présenter comme l’unique instance cognitive du monde qu’il donne à voir : quand Marcel Proust édifiait un monument littéraire à la gloire de la mémoire, ses successeurs offrent à leurs lecteurs une enquête documentaire, nécessairement fragmentaire et irrésolue.
L’archive n’est donc pas un simple motif qui vient se surajouter au récit mémoriel contemporain, mais un outil de mise en question et de renouvellement. L’utilisation de documents dans une dynamique d’enquête conduit souvent les écrivains à emprunter certaines méthodes, certains outils d’analyse et certaines formes de discours aux sciences humaines et sociales : à la recherche d’une jeune Juive disparue durant l’Occupation, le narrateur de Dora Bruder calque sa démarche sur celle d’un historien professionnel (lecture analytique et comparée de documents en vue de valider des hypothèses, visite sur les lieux, recherche de témoin, etc.) ; Annie Ernaux adopte le regard objectivant et les modèles compréhensifs du sociologue pour définir sa trajectoire sociale et faire émerger les non-dits de l’histoire familiale ; désireux de comprendre les transformations de son siècle, Pierre Bergounioux s’appuie sur des considérations anthropologiques. Ces emprunts nourrissent l’écriture littéraire, apportent à l’écrivain d’autres manières de faire, de dire et de voir qui approfondissent et (dés)orientent sa réflexion : ils participent à l’invention d’un autre discours sur le monde.
Ces rapprochements avec la sphère scientifique n’en ont pas moins une fonction critique : en mimant ces protocoles de reconstitution et de compréhension, la littérature les interroge, les détourne, les subvertit parfois de manière ludique. Certains écrivains jouent avec les facultés d’attestation du document et de la photographie, inventent des pièces à conviction ou creusent l’écart qui existe entre le fait brut et les multiples interprétations qu’il peut fonder ; au-delà des discours et des schémas reçus, ils remettent en question toute possibilité de se ressaisir du passé. Dépassant les contradictions entre mémoire et histoire d’une part, entre mémoire et imagination de l’autre, ils font parfois de l’archive un pré-texte, une machine à fictions. Les frontières génériques traditionnelles entre roman et (auto)biographie s’en trouvent alors déplacées.
De telles écritures permettent de repenser la place de la littérature dans le champ des savoirs et des discours sur le réel : ce qui prime dans ces récits d’enquête, ce n’est pas l’authenticité des faits racontés ni la validité des hypothèses émises, mais la posture interrogative et les errances imaginaires d’un narrateur qui, indirectement, tend un miroir à nos incertitudes identitaires et nous révèle toute la complexité des rapports que nous entretenons avec notre passé.
[1] C’est également vrai dans d’autres domaines : en histoire, où la mémoire, longtemps matière première du récit est devenue objet d’études à part entière, comme en témoigne la monumentale fresque dirigée par Pierre Nora : les Lieux de mémoire (Paris, Gallimard, 3 tomes, 1984-1992) ; dans l’art contemporain, avec le travail mené par Christian Boltanski, Sophie Calle, Anselm Kiefer ou Vera Frankel ; et dans l’espace médiatico-politique, où les notions de patrimoine, de commémoration et de devoir de mémoire sont plus que galvaudées.
[2] J’emprunte cette expression à Dominique Viart (voir la Littérature au présent. Héritage, modernités, mutations, Paris, Bordas, 2005).
[3] Sur ces questions, voir Margaret Mead, le Fossé des générations. Les nouvelles relations entre les générations dans les années soixante-dix, Paris, Denoël/Gonthier [1970], 1971 ; et Pierre Nora, « Entre mémoire et histoire. La problématique des lieux » in les Lieux de mémoire, tome 1, op. cit.
Séverine Bourdieu a soutenu une thèse intitulée « Proses de la mémoire : Enquête, archive et photographie dans le récit français contemporain » sous la direction de Dominique Rabaté (novembre 2006 - Université de Bordeaux 3).
Bibliographie
Pierre Bergounioux, la Maison rose, Paris, Gallimard, 1987.
Michel del Castillo, Rue des archives, Paris, Gallimard, 1994.
Annie Duperey, le Voile noir, Paris, Seuil, 1992.
Annie Ernaux, la Honte, Paris, Gallimard, 1997.
Jean-Claude Grumberg, Mon père. Inventaire, Seuil, 2003.
Johan-Frédérick Hel Guedj, le Traitement des cendres, Paris, Calmann-Levy, 1999.
Pierre Michon, Vies minuscules, Paris, Gallimard, 1984.
Patrick Modiano, Dora Bruder, Paris, Gallimard, 1997.
Jean Rouaud, les Champs d’honneur, Paris, Minuit, 1990.
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