Archives

Archives

N°12 - Janvier 2007
Choisissez un numéro :


L’Université, une épreuve de séparation

Mickaël Vauthier
Ingénieur d’Etudes. Docteur en psychologie. Service Universitaire de Médecine Préventive et Promotion de la Santé. Université de La Réunion.

L’inscription à l’Université, bien plus qu’une formalité d’après-bac, représente pour le jeune adulte l’entrée dans un autre temps ; celui de l’aménagement de la personnalité en lien avec l’accès à la Connaissance.

Promesse d’espoir, nouveaux investissements intellectuels, ou à défaut de pouvoir vraiment choisir, l’inscription à l’Université pour le jeune adulte, représente une véritable étape de vie. Si ce temps que représente les études universitaires peut se vivre pour certains comme un temps d’épanouissement intellectuel et affectif [1], d’autres présentent des difficultés personnelles. Ces dernières peuvent révéler des profondes souffrances psychologiques qui nous éclairent sur la nature d’un travail du psychisme lors de l’entrée en vie universitaire.

Dans une interview publiée en 1998, Francine Demichel, à l’époque directrice de l’enseignement supérieur, s’exprimait ainsi : « On constate une augmentation, qui se déclare de façon de plus en plus précoce, des jeunes en souffrance psychologique ou psychiatrique. (...) Comme universitaire, j’ai remarqué que ces étudiants sont souvent angoissés. Cette angoisse se porte, par exemple sur la relation aux autres, leurs performances intellectuelles, la remise des travaux écrits, la prise de parole pour un exposé... »

Phénomène relativement récent dans sa prise en compte, la souffrance psychologique des étudiants laisse souvent perplexe. Or, la post-adolescence se caractérise par un remaniement profond de la personnalité et le deuil de positions anciennes (en termes social et psychique) dans un aménagement définitif et stable vis-à-vis de l’univers familial en particulier. Cette notion de post-adolescence se substituant à celle de jeune adulte, tente alors d’exprimer le travail de consolidation de la personnalité. Cette phase coïncide précisément avec les premières années d’études à l’Université. Cette dernière peut alors être assimilée à un espace de transition psychique, lieu de ce que nous pouvons qualifier au sens large d’expérience étudiante.

Les études supérieures : un temps de réaménagement psychique.

Au monde de l’enfance et de l’adolescence que l’étudiant quitte, vient se substituer un nouvel univers impliquant un nouveau positionnement identitaire fait de prise de responsabilité et de nécessaire autonomisation. Le degré de souffrance peut varier en fonction des situations. La confrontation à la réalité peut ainsi s’avérer difficilement acceptée ou gérée à l’Université par la coexistence d’une grande liberté dont les étudiants ne savent que faire : « Ce moment où je suis entrée à la fac, c’était l’indépendance... c’est la liberté totale et j’en profite pas. [...] il faut que j’essaie de bosser et de m’en sortir » relate une étudiante à propos de sa première année de faculté. L’entrée à l’Université, vécue comme « une expérience traumatisante [2] » par le passage et l’intégration à un nouvel univers, oblige à une confrontation directe aux manifestations pulsionnelles inconscientes dues à ce que Alléon et Morva qualifient « d’œdipe [3] non seulement réchauffé mais nouveau, donc nouvellement aménageable ».

Les fonctions psychiques doivent pouvoir se stabiliser et permettre au post-adolescent de s’engager dans une relation positive et non pas dépressive avec la réalité, ce qui implique une acceptation du réel.

L’Université, une chance d’accès à la connaissance universitaire.

« Dans tout processus de formation » écrivait René Kaes (1975), « est capitale, l’épreuve du détachement d’avec les racines de l’univers maternel. » Ce qui caractérise le temps universitaire est un travail de séparation [4] nécessaire au travail sur la connaissance. Le but de l’Université des origines est d’être le creuset de l’élaboration du savoir, de la réflexion menant vers la Connaissance. Ce temps répond ainsi au mythe fondateur de l’Université par le caractère « sacré » de son espace. L’expérience de séparation que vivra avec plus ou moins d’acuité l’étudiant, est un travail psychique imposé entre autres par l’investissement de la Connaissance Universitaire. Ce que Alain Coulon (1997) qualifie « d’affiliation » pour les étudiants, traduit pour ces derniers la possibilité de créer de la pensée tout en se créant soi. L’Université retrouve ici une dimension initiatique qui nous apparaît aujourd’hui oubliée.

S’interroger sur cette mise à l’épreuve psychique, n’est-ce pas là pour nous personnels universitaires, l’occasion d’approfondir le sens de notre action au quotidien auprès de nos étudiants ?

[1] DUFFAUD B., LEON B. (sous la dir. de), & VAUTHIER M., 2002

[2] LAPEYRONIE D. & MARIE J-L., 1992

[3] En lien au complexe d’Œdipe développé par Sigmund FREUD, (1910), comme phase de développement psychique de l’enfant (5-6 ans) en référence au mythe d’Œdipe

[4] Séparation envisagée d’un point de vue social et psychique

© 2005-2008 Le Mensuel de l'Université - association loi 1901 - Crédits