
Maître de conférences à l’université Paris Dauphine, Henri Isaac a rendu son rapport sur le développement des technologies du numérique à l’Université à Valérie Pécresse en janvier dernier. Il revient pour LMU sur les enjeux liés à la mise en réseau électroniques des connaissances à l’Université. Et sur le retard de cette dernière dans ce domaine.
Le Mensuel de l’Université : A lire votre rapport, on a l’impression que la situation des universités française n’est pas brillante au regard du développement du numérique.
Henri Isaac : La situation des universités n’est pas très bonne mais il existe un véritable consensus sur les freins au développement du numérique à l’Université. Pendant trois mois, j’ai discuté avec bon nombre des personnes qui créent et animent les projets numériques sur le terrain. J’ai rencontré au total environ 150 acteurs : des étudiants, des syndicats étudiants, des présidents d’universités dans le cadre de la CPU ou au sein de leurs universités, des responsables d’Universités numériques thématiques (UNT) et d’Universités numériques en région (UNR), etc. Tous sont d’accord pour dire que les obstacles ne sont pas d’ordre techniques mais juridiques, organisationnels et stratégiques.
LMU : Le retard pris par les universités est-il encore rattrapable, alors que des initiatives extérieures à l’Université, telles que Wikiversity, se développent ?
Henri Isaac : Ce qui est sûr, c’est qu’il est urgent d’agir, au risque de voir l’Université être marginalisée dans les réseaux de savoirs. Aujourd’hui, trop souvent, l’Université continue à raisonner comme si le web n’était pas là. Il y a plusieurs siècles, elle a intégré la révolution du livre à merveille, elle en a même été renforcée. On est parfois tenté de penser que l’Université a aujourd’hui beaucoup plus de mal à assimiler la révolution du web. Média ubiquitaire, il remet en cause les fondements de la transmission du savoir à l’Université.
Nos modèles pédagogiques, fondés encore essentiellement sur la parole, doivent être revus. Je précise toutefois que les initiatives que vous citez ont souvent un défaut, celui de ne pas disposer de réelle maîtrise éditoriale sur les contenus qu’ils proposent. La légitimité et les ressources scientifiques des universités leur permettent au contraire d’assurer une haute qualité des contenus qu’ils diffusent.
Un président d’université et toutes les instances décisionnaires doivent pouvoir déterminer les moyens de valoriser, protéger et diffuser ces connaissances, qui représentent un capital immatériel de connaissances scientifiques et pédagogiques extraordinaire, ce que certains de présidents d’université ont fort heureusement déjà compris.
Avec les archives ouvertes, chaque université peut diffuser les connaissances produites en son sein. Mais cette numérisation des thèses et des travaux de recherche doit s’accélérer. J’invite même les universités à se doter de chaînes éditoriales, lesquelles supposent probablement de nouveaux métiers : des personnels spécifiques devraient définir une ligne éditoriale, définissant par exemple ce qui doit être mis gratuitement en ligne et ce qui ne doit pas l’être, ou encore ce qui doit être archivé ou non. Ces choix impliquent bien sûr une concertation avec les services communs de la documentation (SCD), avec les cellules TICE, etc.
LMU : Concrètement, quels sont les obstacles rencontrés ?
Henri Isaac : Ils sont nombreux, mais citons par exemple le statut de l’enseignant-chercheur issu du décret de 1984. Le rapport Esperet de 2001, déjà, avait recommandé sa modernisation, mais rien n’a été fait depuis.
LMU : Existe-t-il des freins « psychologiques » au développement du numérique ?
Henri Isaac : Evidemment, sur cette question, qui met en cause des technologies très récentes, l’effet générationnel joue beaucoup. Certains se rassurent en rappelant que la nouvelle génération d’universitaires arrive. Je crains que nous n’ayons pas le temps de l’attendre...
LMU : Avez-vous rencontré des enseignants-chercheurs indifférents, voire hostiles au développement du numérique à l’université ?
Henri Isaac : Bien sûr, quelques enseignants-chercheurs m’ont fait part de leurs craintes.
LMU : Lesquelles ?
Henri Isaac : Par exemple, lorsque je propose de développer les podcasts, ils craignent de voir les amphithéâtres se vider. Je comprends bien sûr leur appréhension, mais toutes les expériences de podcasts menées dans les universités françaises montrent que les étudiants les utilisent comme un complément du cours : certains étudiants ont des difficultés à prendre des notes et trouvent très utile de pouvoir s’aider d’un support audio. Il s’agit bien de compléter, non de substituer. C’est ce que certains d’enseignants-chercheurs ont du mal à comprendre.
A leur décharge, il faut dire que le drame de notre profession, c’est qu’elle se compose en fait de deux métiers : la recherche et l’enseignement. Or nous sommes surtout formés à la recherche. La plupart du temps, les enseignants-chercheurs ne sont pas prêts au numérique tout simplement parce qu’il n’existe pas toujours de dispositifs adéquats pour les accompagner et les former. Je propose donc que l’on généralise rapidement le « Certificat Informatique et Internet » (C2I) comme cela a été fait dans l’enseignement secondaire, où l’on ne peut pas être titularisé si l’on n’a pas obtenu le niveau C2I « enseignant ». D’ailleurs, l’intégration des IUFM à l’Université nous donne l’opportunité de faire appel à des personnes qui savent réaliser ces C2I.
LMU : Et le rôle des cellules TICE ?
Henri Isaac : Beaucoup de cellules TICE font un travail de grande qualité. Il n’est que de voir celles de Paris V, Lyon I, Lyon 2, l’ULP ou Rennes I par exemple. Elles se positionnent la plupart du temps comme des services mettant à disposition des compétences pédagogiques et de technologiques. Pour ma part, je pense qu’il vaut mieux, en règle générale, former les enseignants-chercheurs au cours de l’accompagnement de leurs projets numériques, plutôt que de chercher à leur expliquer comment fonctionne un site web en leur dispensant une formation didactique et chronophage.
LMU : Vous insistez sur les potentielles vertus pédagogiques du numérique, au sens où il ne permet pas seulement de rendre accessible en ligne des contenus (cours, poly, etc.) mais où il permet de développer la créativité des étudiants, le travail collaboratif de ceux-ci, etc. Concrètement, quelles méthodes pédagogiques peuvent être développées ?
Henri Isaac : Les exemples ne manquent pas ! Prenons celui de Paris Descartes avec l’utilisation des blogs : l’équipe de Sophie Pène a eu l’idée de placer l’étudiant dans un dispositif pédagogique où il n’est plus passif mais actif : au moyen du blog, l’étudiant participe, discute, apporte des connaissances qu’il est lui-même allé chercher, etc. Le tout s’inscrit dans une logique d’échanges et de construction partagée de la connaissance.
De tels dispositifs permettent de valoriser les étudiants en leur attribuant de nouveaux rôles : un étudiant peut être chargé de la veille d’information sur un sujet relatif au cours, un autre de structurer les discussions dans le cadre d’un forum, un troisième peut devenir coordonnateur de groupes, de relance et de suivi de l’équipe, un peu comme un chef de projet. Naturellement, ces dispositifs pédagogiques impliqueront aussi d’inventer de nouvelles grilles d’évaluation.
On peut citer d’autres fonctions pédagogiques. Beaucoup d’étudiants ne savent pas se situer à la fin du premier semestre de la première année : des dispositifs numériques très simples pourraient permettre de les aider à se faire une idée de leur niveau. Ainsi, à chaque UE de première année pourrait correspondre un QCM en ligne, à compléter chaque mois par l’étudiant qui pourrait ainsi évaluer sa maîtrise de la connaissance d’une matière. En cas de résultats insuffisants, il pourrait être orienté vers des tuteurs. L’idée n’est pas, bien sûr, de sanctionner l’étudiant mais, tout au contraire, de ne pas attendre une première évaluation au mois de décembre ou de janvier pour apporter une réponse à celles et ceux qui perdent pied...
Les technologies du numérique, en rendant possible la formation à distance, questionnent la pédagogie classique. A quoi sert l’enseignement présentiel ? Que font les étudiants et l’enseignant quand ils sont ensemble ? Je propose que les cours d’amphi soient davantage podcastés. Plutôt que de donner lieu à un cours magistral, l’enseignement présentiel devrait permettre aux étudiants de profiter de la présence de l’enseignant pour lui poser des questions, pour réaliser des travaux en commun, des études de cas, etc.
Le numérique est un levier fondamental de restructuration pédagogique. Et les étudiants d’aujourd’hui, « natifs du digital », sont, je crois, demandeurs de ces évolutions.
LMU : Mais les étudiants ne sont-ils pas spontanément favorables au numérique, pour certains d’entre eux au moins, parce qu’ils sont séduits par la dimension ludique du numérique ?
Henri Isaac : Faute d’avoir été formés en début de cycle universitaire, ils n’ont pas tous conscience de ce que l’ordinateur, le web, etc., peuvent être des instruments d’étude et de travail. La formation des étudiants au numérique est aujourd’hui une nécessité. Beaucoup se noient dans l’océan des connaissances auxquelles ils ont accès en quelques clics seulement sur Internet. Nous devrions mieux les aider à chercher des connaissances, à en éprouver la validité, à les analyser, les articuler, etc.
LMU : Combien coûteraient les mesures prônées par votre rapport ?
Henri Isaac : Le plan « 100 % des ressources numériques pour 100 % des étudiants » coûterait environ 12 millions d’euros et la mise en place des chaînes éditoriales dans les universités environ 3 millions d’euros. Je propose également un accroissement rapide des ressources numériques des bibliothèques. La France est déclassée au niveau européen en ce domaine : il faudrait chaque année 13 millions d’euros pour permettre aux universités de rattraper le retard pris.
Les sommes en cause ne sont pas gigantesques. Et les enjeux sont considérables. De nombreux universitaires savent faire et veulent faire ; or ils se heurtent souvent à l’incompréhension de certains décideurs, à l’inadéquation des structures qui dialoguent mal entre elles et à l’absence de gouvernance claire des ressources numériques. Aidons-les !