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N°25 - Avril 2008
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Je t’ai aimé, c’est que je t’aime ?

Gerhard Schaden
Post-doctorant au « Laboratoire de linguistique formelle » (CNRS UMR 7110), chargé de cours à l’U.F.R Sciences du langage, Université Paris 8

À première vue, il paraît évident qu’une forme comme le français « a chanté » implique une certaine antériorité de l’action chanter par rapport au moment de l’énonciation. Mais où passe cette antériorité dans des phrases comme « J’ai toujours su qu’il était un crétin » ?

La classe des parfaits [1] a montré une bonne résistance par rapport aux tentatives linguistiques de l’analyser. Cela est également vrai pour les analyses en sémantique formelle. Dans cette approche du sens, on tente de reproduire les intuitions des locuteurs natifs quant à la signification d’une forme linguistique en utilisant des outils de la logique formelle. Plus généralement, la sémantique formelle suit une idée du Tractatus de Wittgenstein, selon laquelle comprendre une phrase, c’est savoir comment devrait être le monde dans lequel cette phrase est vraie [2].

Mais quelles circonstances rendent vraie une phrase au parfait ? Un parfait étant un temps grammatical, on peut s’attendre à ce qu’un ingrédient de la signification d’un parfait soit un certain type de relation temporelle. La question est alors : laquelle ?

Les lectures des parfaits

Les temps considérés comme parfaits disposent de plusieurs lectures clairement distinctes quant à leur localisation temporelle par rapport au moment de l’énonciation (i.e., le moment où l’on parle). Considérons d’abord un premier type, qui se manifeste dans des phrases comme « Pierre a mangé un sandwich ». On appelle cette lecture « existentielle » : il existe une action, antérieure au moment de l’énonciation, qui peut se caractériser comme Pierre mange un sandwich. Cette phrase est donc vraie si l’action est antérieure au moment de l’énonciation et si l’action est terminée.

Un deuxième sous-type se manifeste dans des phrases comme « Pierre a toujours cru qu’il était un génie ». On appelle cette lecture « continuative » : l’action - qui a commencé à un certain moment dans le passé - ne s’est pas obligatoirement arrêtée, mais est toujours en cours au moment de l’énonciation. Le problème qui se pose est le suivant : comment est-il possible qu’un temps grammatical puisse admettre simultanément ces deux relations temporelles ? Il n’existe pas de relation temporelle simple qui produise le bon agencement temporel à la fois pour les lectures existentielles et pour les lectures continuatives, tout en excluant les autres possibilités d’agencement relatif (par exemple, que l’action suive entièrement le moment de l’énonciation).

Un cas d’homonymie ?

Une tentative de solution à ce problème serait de dire qu’il y a homonymie entre deux parfaits différents, qui se trouvent avoir la même forme phonétique en français. Tout comme pour voler (le stylo de mon collègue vs. comme un oiseau), on aurait un signifiant (i.e., forme acoustique) pour deux signifiés (i.e., concepts) bien distincts. Mais le fait d’obtenir ces deux types de lectures n’est pas une propriété spécifique du passé composé français. Elle s’observe également dans d’autres parfaits en d’autres langues. Ainsi, la phrase anglaise « John has been living in Paris for five years » peut avoir à la fois une lecture existentielle (la somme des périodes durant lesquelles John a vécu à Paris s’élève à cinq ans) et une lecture continuative (John a vécu à Paris les cinq dernières années, et il y vit toujours). Il semble même être une caractéristique des parfaits de disposer de ces deux types de lectures. Alors, il n’est ni probable, ni souhaitable de dire que - par hasard - il se trouve que tous les parfaits sont ambigus de la même manière.

Une autre voie d’explication s’impose alors. Elle consiste à dire que l’une des deux lectures est plus élémentaire que l’autre, et qu’on peut en dériver les effets de sens associés à l’autre lecture. Deux directions sont possibles : ou bien la lecture continuative est le cas de base, ou bien c’est la lecture existentielle. Selon la première option, un parfait serait un cas spécial d’un présent, prolongé vers le passé ; selon la deuxième, un parfait serait une sorte de temps du passé.

Un présent étendu vers le passé ?

Cette première option ne paraît pas très plausible du point de vue du passé composé du français actuel, mais il a quelque attrait si on considère la question du parfait à partir du present perfect de l’anglais, ou à partir d’étapes antérieures de l’évolution du passé composé du français. Ainsi, en anglais, on ne peut pas dire « John has arrived yesterday », et la phrase française correspondante, « Jean est arrivé hier », aurait été inacceptable encore au XVIIe siècle [3]. En revanche, un present perfect (ou aussi le passé composé du XVIIe siècle) est acceptable si l’action s’est passée avant le moment de l’énonciation, mais que le complément circonstanciel inclut le moment de l’énonciation, comme dans « Jean est arrivé aujourd’hui ». Cette incompatibilité avec une expression qui dénote un intervalle passé s’expliquerait très bien par l’hypothèse qu’un parfait est une sorte de présent étendu vers le passé, et qu’une action ne peut pas être à la fois présente et passée.

Mais une telle approche se heurte également à des difficultés importantes. Si la lecture continuative est la valeur de base, on s’attend à ce qu’elle soit disponible dans tous les cas, ou qu’il s’agisse au moins de la lecture par défaut. Or, cela ne semble pas être le cas. Pour s’en convaincre, il suffit de considérer le cas suivant : supposons que vous vouliez faire une déclaration d’amour. La configuration temporelle d’un parfait à lecture continuative conviendrait tout à fait à cette fin : l’action d’aimer a commencé quelque part dans le passé, et inclut le moment de l’énonciation. Cependant, un locuteur avisé du français évitera d’énoncer dans un tel contexte « Je t’ai aimé ». Si cette phrase a une lecture continuative, elle n’est pas suffisamment saillante pour être employée sans danger : la personne à qui s’adresse cette déclaration risque fort de l’interpréter en tant que parfait existentiel, et de conclure que vous ne l’aimez plus.

La lecture continuative semble donc toujours induite par l’ajout de certains éléments additionnels, qui modifient le sens premier du parfait. Ainsi, si « Depuis qu’on s’est rencontrés pour la première fois, je t’ai toujours aimé » dispose d’une lecture continuative, elle disparaît si on élimine toujours et le syntagme introduit par depuis. La signification d’un parfait « nu », sans ajout de modifieurs, semble bien être d’indiquer l’antériorité, et cela aussi bien en français qu’en anglais.

Comment l’antériorité est-elle compatible avec la lecture continuative ?

Si alors un parfait dénote toujours l’antériorité de l’action, comment est-il possible que dans certains cas, l’action puisse encore être en cours lors du moment de l’énonciation ? Ici, il faut introduire la distinction entre ce qui doit obligatoirement être le cas pour qu’une forme puisse être employée de façon adéquate, et ce qui peut être le cas. Reconsidérons la phrase « Pierre a toujours cru qu’il était un génie ». Pour que cette phrase soit vraie, il faut que Pierre ait cru dans le passé qu’il était un génie. S’il n’avait jamais cru qu’il était un génie, elle serait fausse. Ainsi, on ne peut pas enchaîner avec « mais il n’y a jamais cru ». En revanche, cette phrase ne nous engage en rien quant à ses croyances sur sa génialité au moment de l’énonciation. Il est possible d’enchaîner avec « ... et il y croit toujours », aussi bien qu’avec « mais son directeur de recherche lui a fait perdre ses illusions ». Donc, la composante d’antériorité fait partie des conditions de vérité du parfait, tandis que la composante continuative n’en fait pas partie. Ainsi, un parfait dénote bel et bien une relation d’antériorité.

[1] Un parfait est un temps grammatical, qui se trouve être de forme composée en français. Parmi ses représentants en français, on trouve le passé composé, le plus-que-parfait et le futur antérieur. En anglais, les present, past et future perfect appartiennent à ce type de temps grammatical. Dans cet exposé, il ne sera cependant question que du passé composé français, et - marginalement - du present perfect anglais.

[2] Cf. Ludwig Wittgenstein (1922) : Tractatus logico-philosophicus. § 4.024 : « Einen Satz verstehen, heißt, wissen was der Fall ist, wenn er wahr ist. »

[3] Au XVIIe siècle, il aurait été nécessaire d’utiliser dans un tel cas le passé simple, et de dire « Jean arriva hier », cf. Antoine Arnauld, Claude Lancelot (1660) : Grammaire générale et raisonnée (« Grammaire de Port Royal »).

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