"Il n’y pas de devoir de mémoire"

Entretien avec Pieter Lagrou
Professeur à l’université libre de Bruxelles, chargé de recherches au CNRS - Institut d’Histoire du temps présent

Le Mensuel de l’Université : La notion de « mémoire collective » vous paraît-elle abusive ?

Pieter Lagrou : La notion en soi ne me paraît pas abusive. C’est l’usage que l’on en fait qui l’est. La notion a été créé dans un cadre théorique expérimental et faisait partie d’un questionnement global. Aujourd’hui elle n’est plus présentée comme un outil de questionnement mais est devenue une affirmation. La notion de mémoire collective a été institutionnalisée ; elle n’est plus une hypothèse de recherches mais un objet politique et social, objet de toutes les incantations.

LMU : La mémoire d’un événement peut-elle parasiter la connaissance historique que l’on peut en avoir ?

Pieter Lagrou : C’est certain. Bien sûr, il faut se garder d’opposer la mémoire, supposée instrumentalisée par nature, et la connaissance historique, assimilée à un savoir objectif et neutre. L’histoire s’invente et n’est qu’une des différentes formes d’interprétation possibles du passé. Les lois dites « mémorielles » ne relèvent ni de l’une ni de l’autre, mais de la volonté politique d’intervenir sur le passé. Ce n’est guère nouveau mais cela prend des formes nouvelles très préoccupantes.

LMU : Ces lois mémorielles influencent-elles la recherche scientifique ?

Pieter Lagrou : Non. Evidemment, lorsque les pouvoirs publics donnent des priorités à certaines problématiques de recherche, ils réduisent la liberté de choix des historiens.

Par exemple, de tels moyens sont réservées à des recherches portant sur l’histoire de la Shoah qui, de fait, orientent les choix thématiques des chercheurs. Un jeune doctorant sait qu’il sera beaucoup plus facile de trouver un financement pour ce genre de thématique que pour toute autre projet de recherche, même si celui-ci se présente comme plus novateur, tant scientifiquement qu’en tant que contribution au débat public sur le passé.

LMU : L’histoire de la deuxième Guerre mondiale et de la Shoah vous semble-t-elle être suffisamment connue de nos contemporains ? Qu’en déduisez-vous sur les politiques françaises de la mémoire ?

Pieter Lagrou : Je pense à ce propos qu’il faut prendre avec beaucoup de prudence l’idée d’un « devoir de mémoire ». A mon sens, il n’y a pas de devoir de mémoire. Cette idée est implicitement fondée sur une notion cyclique de l’histoire selon laquelle, le passé pouvant se répéter, il faudrait s’en souvenir continuellement pour éviter qu’il ne se reproduise.

Cette conception d’une histoire procédant par cycles constitue une régression dans notre notion du temps. Je crois d’ailleurs qu’aucun historien n’y adhère sincèrement. Ils savent que les événements ne se reproduisent jamais : le passé et l’avenir sont toujours radicalement nouveaux. Cette incantation du devoir de mémoire pour éviter le retour du passé me paraît donc totalement absurde et génère des erreurs.

LMU : Lesquelles ?

Pieter Lagrou : La principale est l’idée qu’il n’y ait que deux alternatives possible : soit la mémoire, soit l’oubli, mais rien entre les deux. Face à un fait donné, nous serions condamnés à le commémorer ou à l’oublier. Tant que nous resterons dans ce discours binaire oubli/mémoire, nous ne pourrons ni évaluer nos programmes d’enseignement, ni l’attention consacrée dans le monde de la recherche ou dans les politiques de commémoration de l’Etat à telle ou telle problématique.

Nous sommes en effet dans une situation où coexistent énormément d’attentes mémorielles, et nous ne pouvons pas déclarer que telle ou telle attente soit totalement illégitime : dire par exemple que la Shoah est plus importante que l’esclavage n’a aucun sens. Il faut veiller à ces équilibres, sans pour autant décréter l’oubli de la Shoah. Puisque nous sommes dans une société diverse, plurielle, il faut donc que notre rapport au passé le soit également.

LMU : La « concurrence des mémoires », la « concurrence des souffrances », expressions employées pour dénoncer l’écueil supposé inhérent aux « lois mémorielles », vous paraît-elle une expression pertinente, rendant compte d’un risque réel de conflit ?

Pieter Lagrou : Le risque de conflit est en effet réel. Le modèle actuel suscite des jalousies et appelle l’émulation. La quête pour la reconnaissance devient une quête absurde visant, de la part des victimes ou des descendants de victimes, à faire reconnaître leur malheur à un rang identique à celui de la Shoah. Cela commence par inscrire le fait dans la loi pour, si possible, le faire reconnaître comme crime contre l’humanité ou comme génocide, avant d’obtenir une loi criminalisant le négationnisme. Mais comment décréter que le génocide rwandais, par exemple, ait ou non vocation à une telle reconnaissance, plutôt que les événements en Bosnie, au Darfour ou Cambodge ? Si cela aboutit à un catalogue des abominations de l’histoire, cela n’aboutit nulle part.

LMU : Cette concurrence a-t-elle toujours été ?

Pieter Lagrou : Dans les années 1960-70, les différentes quêtes mémorielles procédaient d’un projet pour une société plus ouverte : il s’agissait d’entretenir un rapport critique à l’égard du passé national. Il y avait dans ce mouvement une alliance de volontés d’ouverture, où la mémoire de la Shoah participait à un mouvement de liberté civile, d’attention aux droits des autres minorités.

Cette alliance entre différentes quêtes mémorielles semble de moins en moins d’actualité. De plus en plus, la rivalité mémorielle aboutit à des revendications identitaires exclusives et non plus à la formulation d’un projet d’émancipation et de refus d’un passé exclusif.

LMU : Comment cette concurrence est-elle apparue ?

Pieter Lagrou : Pendant les années 1960-70, la mémoire de la deuxième guerre mondiale était plutôt un thème de mobilisation de la gauche pour dénoncer le racisme et une forme d’autoritarisme ; pour délégitimer, aussi, une certaine élite au pouvoir.

A partir du milieu des années 1980, notamment aux Etats-Unis, la mémoire du nazisme a été réappropriée par les néo-conservateurs avec cette idée : tout Etat qui veut intervenir dans la société commence par des programmes d’eugénisme et finit par l’euthanasie des malades mentaux et Auschwitz ! La mémoire du nazisme n’était dès lors plus seulement le symbole anti-fasciste d’une coalition progressiste mais un symbole pour tout un ensemble de fondamentalistes religieux et de revendications identitaires exclusives qui n’étaient plus compatibles entre elles.

LMU : Quel regard portez-vous sur la proposition du Président de la République de faire prendre en charge par des enfants de CM2 la mémoire d’un enfant juif déporté pour perpétuer la mémoire de la Shoah ?

Pieter Lagrou : Je ne crois pas que cela soit le rôle d’un président de la République de s’occuper de ce qui se passe en classe. Il y a là un vrai danger de centralisation et de politisation de l’enseignement. Les initiatives prises au niveau européen, comme l’initiative de Stockholm visant à généraliser l’enseignement de la Shoah ou l’instauration de dates commémoratives européennes, participent aussi à cette politisation de l’enseignement de l’histoire. Le pluralisme doit être le pluralisme des contenus enseignés mais aussi des dispositifs d’enseignement. Si l’on en vient à une sorte de « téléguidage » des enseignements à partir de l’Elysée ou de l’Europe, alors nous sommes mal partis.

Crédit image : Flickr, marmotte73 sous licence Creative Commons
© 2005-2008 Le Mensuel de l'Université - association loi 1901 - Crédits
http://www.wikio.fr