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N°25 - Avril 2008
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Histoire et mémoire : un couple impossible ?

Franck Thénard-Duvivier
Agrégé d’histoire, docteur en histoire (Grenoble II), enseignant

Récemment, les décisions du chef de l’Etat d’imposer un « devoir de mémoire » ont suscité polémiques et débats. D’abord, en instaurant la commémoration du « souvenir de Guy Môquet », jeune communiste fusillé en 1941, dans tous les lycées de France le 22 octobre 2007 [1]. Ensuite, en voulant « confier la mémoire » d’un enfant victime de la Shoah à un élève de CM2 d’aujourd’hui [2]. Dans les deux cas, la confusion entre mémoire et histoire pose question. L’une a recours à l’émotion tandis que l’autre nécessite le recul critique. Sont-elles pour autant incompatibles ?

Evidemment, l’histoire et la mémoire entretiennent des « liaisons dangereuses » depuis des millénaires... En tout cas depuis qu’ Hérodote a composé, au Ve siècle avant J.-C., son « enquête » (historiè) pour que les exploits des hommes « ne tombent pas dans l’oubli ». Et depuis, les régimes politiques ne se sont privés ni d’instrumentaliser l’histoire « nationale » ni d’accaparer la mémoire « collective ». Les exemples abondent : Clovis et Charlemagne, par exemple, sont les héros de notre « roman national » et figurent en bonne place dans les manuels scolaire depuis la IIIe République jusqu’à nos jours. Evidemment leurs mémoires respectives suscitent moins de polémiques... Toutefois, l’anniversaire du baptême de Clovis en 1996 ne fut pas sans susciter quelques querelles [3]. En fait, les héros chrétiens de notre République laïque tombent vite dans la schizophrénie dès qu’on les propulse dans la « mémoire officielle ».

Ainsi, l’histoire fournit le substrat patriotique et héroïque de la mémoire « officielle », c’est-à-dire de la mémoire collective dominante que l’Etat a élevé au niveau du « mythe » pour mieux en faire le ciment de l’identité nationale... Quant la politique se mêle d’histoire et de mémoire, le divorce semble consommé !

Histoire contre mémoire ?

Mémoire et histoire sont trop souvent confondues dans les médias et, plus grave, par les hommes politiques. La confusion vient du fait qu’elles forment un binôme à la fois indissociable et résolument antithétique. En effet, toutes deux impliquent à la fois un rapport avec le passé et avec le présent à la lumière duquel elles prennent sens. Mais elles sont en fait deux rapports différents au passé.

La mémoire est de l’ordre du souvenir, de l’émotion, du vécu, du point de vue, du ressenti. Elle suppose des choix - souvent inconscients - et, paradoxalement, elle présuppose l’oubli car on ne peut se souvenir ou se remémorer qu’en sélectionnant ce qui doit être oublié. L’oubli va de pair avec la mémoire officielle quand elle porte sur des faits religieux ou politiques. D’ailleurs, le « devoir de mémoire » vise à lutter collectivement contre l’oubli. L’histoire, au contraire, se définit par la mise à distance, la reconstruction problématisée du passé. Elle implique un décentrement du regard, c’est-à-dire la possibilité de changer de point de vue que l’on appelle aussi « objectivité ».

Selon Pierre Nora, « l’histoire, parce que opération intellectuelle et laïcisante, appelle analyse et discours critique. La mémoire installe le souvenir dans le sacré, l’histoire l’en débusque, elle prosaïse toujours » [4]. Si l’historien distingue la mémoire et l’histoire, qu’en est-il du législateur ?

Les « lois mémorielles » : quand le député se mêle d’histoire...

En France, le processus de judiciarisation du passé s’amorce avec les « procès pour la mémoire » intentés contre Barbie, Touvier ou Papon. Puis la « loi Gayssot » (13 juillet 1990) vise à « réprimer tout acte raciste, antisémite ou xénophobe », notamment le négationnisme. Plus tard, la loi du 29 janvier 2001, déclare que « la France reconnaît publiquement le Génocide arménien de 1915 ». Mais, le législateur ne se fait pas prescripteur d’une vérité historique dans le domaine universitaire ou scolaire.

Le pas est franchi avec la loi du 21 mai 2001, dite « loi Taubira », dont l’article 2 spécifie que « les programmes scolaires et les programmes de recherche en histoire et en sciences humaines accorderont à la traite négrière et à l’esclavage la place conséquente qu’ils méritent ». Par cette loi, l’histoire doit se faire l’écho des revendications mémorielles des « oubliés » de l’histoire. En ouvrant la boîte de Pandore des mémoires blessées, ne risque-t-on pas de voir d’autres communautés revendiquer une place dans la mémoire officielle et dans l’histoire scolaire ?

C’est ce qui arrive avec la loi du 23 février 2005, dite « loi Mekachera ». Son article 4 précise : « Les programmes de recherche universitaire accordent à l’histoire de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord, la place qu’elle mérite. Les programmes scolaires reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord, et accordent à l’histoire et aux sacrifices des combattants de l’armée française issus de ces territoires la place éminente à laquelle ils ont droit ».

C’est surtout cette dernière phrase (abrogée par décret du 15 février 2006) qui suscite les réactions les plus vives. Les historiens lui reprochent d’imposer une vision partielle et partiale de l’histoire. Dès le 25 mars 2005, Le Monde publie l’appel de six universitaires réclamant l’abrogation de la loi qui « impose une histoire officielle, contraire à la neutralité scolaire et au respect de la liberté de pensée qui sont au cœur de la laïcité » [5]. Les appels et les pétitions se multiplient chez les historiens, les enseignants et les syndicalistes. Et c’est dans ce contexte qu’est créé le Comité de vigilance face aux usages de l’histoire (CVUH) sur la base d’un « Manifeste », adopté le 17 juin 2005, qui vise notamment à « résister plus efficacement aux tentatives d’instrumentalisation du passé ».

S’il est indéniable que l’histoire ne doit pas être écrite par les tribunaux et que toutes ces lois peuvent inciter à des recours abusifs, les lois mémorielles ne sont pas toutes de même nature. D’ailleurs, une remise en cause de la « loi Gayssot » pourrait s’avérer néfaste sur le plan symbolique en risquant de donner du crédit au négationnisme.

Commémorations et « devoir de mémoire » à l’école

La lecture du Bulletin officiel de l’Education nationale offre un véritable calendrier mémoriel à destination des élèves, avec insistance sur le « devoir de mémoire », par exemple, pour le 10 mai (loi Taubira), pour le 22 octobre (Guy Môquet) ou encore pour le 2 décembre (abolition de l’esclavage).

D’une part on peut douter de l’efficacité de ce type de commémoration à répétition sur un public d’adolescents. Sans parler du risque de banalisation du souvenir. D’autre part, c’est le rôle même des enseignants qui est en cause. Doivent-ils devenir les simples « relais » de la mémoire officielle en tant que fonctionnaires de l’Etat ? Ou sont-ils supposés poser les bases d’une réflexion critique et distanciée ?

En définitive, les lois mémorielles et les prescriptions scolaires posent la question des fonctions sociales de l’histoire ainsi que des responsabilités des historiens et des enseignants. Le problème, c’est qu’actuellement les pressions du politique se font plus fortes sur l’école. Or, les inspecteurs généraux d’histoire eux-mêmes le reconnaissent : « le temps de l’enseignement n’est pas le temps du ministre ou le temps politique. Il n’est pas non plus le temps de la course à la commémoration » [6]. Et encore : « face au devoir de mémoire, constamment mentionné par les médias, il convient en effet de privilégier un devoir d’histoire » [7].

[1] BOEN du 31 août 2007.

[2] Voir sur le site de l’Elysée ; et la réaction du CVUH, par exemple.

[3] Voir des précisions sur l’« affaire Clovis » et les « Usages politiques du Moyen Age en France ».

[4] Pierre Nora, « Entre Mémoire et Histoire... », dans Les lieux de mémoire, t.I, Paris, 1984, p XIX-XX. Voir aussi sur le site du CRDP de Reims, « Problématique des rapports entre histoire et mémoire ».

[5] Section de Toulon de la Ligue des Droits de l’Homme. Voir aussi Cl. Liauzu et G. Manceron (dir.), La colonisation, la loi et l’histoire, Syllepse, 2006.

[6] D. Borne dans Apprendre et enseigner la guerre d’Algérie et le Maghreb contemporain, Versailles, 2002.

[7] L. Wirth dans le Colloque sur la traite négrière, mai 2006, p. 69.

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