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N°25 - Avril 2008
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France : les enfants d’immigrés sans mémoire ?

Abdellatif Chaouite
Rédacteur en chef de la revue ’Ecarts d’identité’, docteur en psychologie

Les enfants d’immigrés ne sont ni sans mémoire ni objets d’un abus de mémoire. Ils sont en demande d’une reconnaissance de mémoire comme appui à leurs capacités.

La question telle qu’elle est proposée contient une double résonance. La première l’apparente à une définition par la négative des enfants d’immigrés (l’accouplement des mots « immigré » et « sans »). La deuxième est introduite par le point d’interrogation et remet en question justement cette définition par la négative.

Infirmer ou confirmer simplement l’une ou l’autre de ces résonances ressortirait d’une approche dichotomique. La complexité des enjeux nécessite plutôt d’inverser le sens même de la question : la mémoire sans les enfants d’immigrés ? Il s’agit du coup de savoir si et comment les dits « enfants d’immigrés » ont été ou non empêchés de s’inscrire, en tant qu’enfants d’« immigrés », dans les mémoires sociales et familiales et dans l’histoire plus largement des rapports entre leurs pays d’appartenance et de référence. L’enjeu de cette inscription peut être d’une certaine pertinence si on l’appuie sur cette « spécificité de la mémoire » alliant la dimension cognitive et la dimension pragmatique que relève P. Ricoeur : « l’acte de faire mémoire vient s’inscrire dans la liste des pouvoirs, des capacités, relevant de la catégorie du " je peux " » [1]. Autrement dit, l’exercice de la mémoire assure au sujet des possibilités d’étayage, d’identification et de représentation qui en font un sujet qui dit « je peux [2] ». Ces possibilités sont des formations psychosociales médiatrices sans quoi cette capacité subjective serait supposée innée à certains tandis que d’autres en seraient dépourvus ou « sans »...

Posée dans cette perspective, la question de la mémoire croise deux problématiques : celle de sa reconnaissance sociale et celle du jeu des acteurs ou des sujets concernés. Le social se révèle ici un médiateur dans le processus de formation subjective du « je peux ». Les conflits qui structurent et la présence des « enfants d’immigrés » dans la société et leurs mémoires individuelles et collectives, sont ancrés dans ce croisement.

Mémoires escamotées

La sociologie et l’histoire de l’immigration de ces trois dernières décennies nous ont appris à décoder aussi bien les représentations liées à la présence migratoire en France que les facteurs clés de leur changement.

Des années 50 aux années 70 par exemple, la présence migratoire (dite sélectivement économique alors qu’elle agençait une multiplicité de présences : économique, coloniale, post-coloniale, politique, etc.), était perçue comme « provisoire [3] ». Elle obéissait de ce fait à une représentation utilitaire qui ne reconnaissait à l’immigré que l’identité fonctionnelle de travailleur. Le provisoire est ce qui est momentané, ce qui est censé ne pas durer et donc ne pas faire mémoire. Les « enfants d’immigrés » (équivalent taxinomique de « travailleurs immigrés ») étaient eux-mêmes considérés comme des immigrés devant repartir avec leurs parents au terme de la parenthèse provisoire sinon s’assimiler (au nom de la dite tradition républicaine assimilatrice) en masquant leurs spécificités et leurs mémoires. Les cadres sociaux de la mémoire [4] comme l’histoire (la discipline) n’inscrivaient alors ni le fait de l’immigration ni les mémoires immigrées dans leurs horizons. Ces objets étaient « illégitimes » au regard de la science comme au regard de l’idéologie jacobine de l’Etat [5] et a fortiori au regard de l’imaginaire social. La représentation d’une « présence provisoire » empêchait la reconnaissance des mémoires et acculait les acteurs à ne les cultiver que dans la sphère strictement privée ou de manière masquée (dans le cadre des mémoires ouvrières ou militantes pour ce qui concerne les immigrations maghrébines par exemple). Les espaces sociaux d’un possible déploiement et partage de ces mémoires (l’espace associatif loi 1901 par exemple ne s’ouvrira aux étrangers qu’à partir de 1981).

Les années du tournant 70-80 vont ensuite réaliser une transition importante, inaugurée par des luttes sociales des immigrées puis des enfants d’immigrés [6]. Ces luttes vont ouvrir sur une première transformation des représentations : le passage de la représentation d’une « présence provisoire » à l’acceptation de la réalité de l’installation. Les débats qui ont eu lieu à ce niveau vont traduire cette nouvelle représentation en perspective d’« intégration » dont le signe de reconnaissance institutionnelle fut la mise en place du Haut Conseil à l’Intégration en 1989. Une double perspective va alors s’ouvrir jusqu’à la fin des années 90. D’une part, un courant de pensée qui va alimenter les représentations que l’on pourrait appeler « intégrationnistes » (dominantes politiquement et institutionnellement). La force aussi bien que la faiblesse de ce courant sera de raisonner par « modèle » : le modèle français d’intégration. De ce fait, il développera une sensibilité que l’on pourrait qualifier de soupçonneuse aux mémoires de l’immigration et des enfants d’immigrés : les formes qui n’obéissaient pas aux canaux du « modèle » étaient considérées comme pâles copies voire contre-façons dangereuses (spectres du communautarisme, rejet du fait religieux, etc.). Dans les faits, la représentation par modèle a répété, de manière masquée, celle du provisoire : en maintenant des populations issues de l’immigration dans une certaine extériorité (leur d’intégration inachevée), comme « corps d’exception [7] » dans la société.

Travail de mémoire

D’autre part, un travail de mémoire et un travail de l’histoire des immigrations va engager des acteurs divers. Les productions de ces acteurs vont contribuer à faire légitimer la demande de reconnaissance sociale des mémoires immigrées et de l’histoire de l’immigration dont le symbole sera la mise en place du Centre National de l’Histoire de l’Immigration.

Le jeu des acteurs a en quelque sorte détrôné la représentation intégrationniste au profit d’une représentation reconnaissant la pluralité des mémoires sociales. A côté des chercheurs, ce sont des écrivains, cinéastes, musiciens et des militants « enfants d’immigrés » qui ont contribué de façon déterminante à ce changement. Dans tous les domaines, ils ont imposé l’idée d’une mémoire sociale tatouée par les apports migratoires, au point de contraindre les discours officiels à un usage, positif ou négatif, de mots jusque là quasiment tabous (minorités, diversité, multiculturel, ethnicité, etc.). Un des moteurs de ce virage a été la prise de conscience, au tournant des années 90-2000, des réalités des discriminations ethniques visant les « enfants d’immigrés ». A elle seule, cette question et la nécessité des politiques d’équité et de reconnaissance à laquelle elle a donné lieu, révéla la double accroche, sociale et psychique, nécessaire à la formation de la catégorie du « je peux ».

Ces avancées sont venues reconnaître comme par ricochet d’autres dimensions par lesquels les « enfants d’immigrés » tatouaient déjà symboliquement l’imaginaire social : noms et prénoms, jeux de langues, créativité artistique, dimension religieuse, etc [8]. Les « enfants d’immigrés » ne sont ni « sans » mémoire ni victimes d’un « abus » de mémoire mais les acteurs d’une « politique de juste mémoire » [9] .

[1] Paul Ricoeur, La mémoire, l’histoire, l’oubli, Paris, Seuil, 2000, p. 68.

[2] René Kaës, « Une différence de troisième type », in Différence culturelle et souffrances de l’identité, Dunod, 1998, p. 14.

[3] Abdelmalek Sayad, L’immigration ou les paradoxes de l’altérité, Paris, « Raisons d’agir »(réédition), 2006

[4] Maurice Halbwachs, Les cadres sociaux de la mémoire, Paris, Albin Michel (réédition), 1994.

[5] Gérard Noiriel, « Pour une histoire de l’immigration en France », in Annales, Les sociétés Plurielles, 41° année - N° 4, 1986.

[6] Abdellatif Chaouite, « Mémoires, cultures et oppositions », in N. Bancel, L. Bencharif et P. Blanchard, Lyon capitale des outre-mers, Paris, La Découverte, 2007, pp. 206-213.

[7] Sidi Mohammed Barkat, Le corps d’exception, Paris, Editions Amsterdam, 2005. Egalement A. Chaouite, ibid.

[8] Abdellatif Chaouite, L’interculturel comme art de vivre, Paris, L’Harmattan, 2007.

[9] Paul Ricoeur, op.cit.

Crédit image : Cité de l’immigration, Porte Dorée, Paris ; Flickr, fredpanassac.
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