
LMU : La sensation occupe une place prépondérante dans la critique d’un film. Pour vous, diffère-t-elle à chaque visionnage selon le contexte de la salle ou du moment ou est-elle un invariant ?
Jean Douchet : Chaque film a sa spécificité, sa sensibilité. Mais en même temps, elle est un invariant car il y a un critère objectif qui est l’écriture. L’écriture dit des choses, c’est par elle que les choses s’expriment et se font ressentir. C’est en ce sens que la sensation, qui est importante, est malgré tout le fruit d’une construction qui donne le sens de l’oeuvre à laquelle le cinéaste obéit.
LMU : Quel regard portez-vous sur ce que l’on appelle la « critique d’humeur » ?
J.D. : Je n’aime pas du tout cette manière de parler d’un film, sur le mode du « j’aime/j’aime pas », purement mondain et réservé aux dîners en ville. Elle n’est pas seulement répandue aujourd’hui, elle est « épandue »... Je crois ne pas l’avoir pratiquée. Elle peut être intéressante cependant, quand elle est signée par exemple par des auteurs comme L. Skorecki.
LMU : Qu’est-ce qui fait qu’un film est un « chef-d’œuvre » ?
J.D. : J’en reviens toujours à l’écriture. Autrefois, certains auraient par exemple évoqué l’idée de forme, mais c’est au fond la même chose. Une œuvre d’art, quelle qu’elle soit, est une pensée qui s’exprime par une forme, qui doit ouvrir la sensibilité, la pensée et la connaissance. Une grande œuvre est toujours bâtie sur une construction secrète.
LMU : Vous évoquez là la connaissance, que vous opposez souvent au savoir. Pouvez-vous nous en dire plus ?
J.D. : S’il est évident que vous ne pouvez pas connaître sans savoir, beaucoup de gens s’approprient le savoir mais restent à ce niveau. Or ce savoir n’est fait que pour se perdre dans la connaissance, et donc s’y ouvrir. Ce savoir n’est pas forcément de la pure théorie, il concerne par exemple ce qu’un cinéaste a lu pour un film. Mais cela n’ouvre pas à la connaissance. C’est d’ailleurs là que le critique entre en scène.
LMU : Lorsque vous attaquez un film, vous êtes « grossier, vulgaire, sans arguments ». Est-ce à dire que vous abandonnez toute impartialité ?
J.D. : Il faut l’être ! Il faut être impartial par partialité maximale. Plus vous allez au fond de vous-même et que vous comprenez ce que vous faites, dites et pensez, plus vous gagnez en cohérence. Et votre partialité rejoint d’une certaine façon l’impartialité. Je suis donc favorable à une certaine idée de la partialité. J’avais même pratiqué un moment la théorie de la mauvaise foi, sans trop y croire cependant. Il est bon de défendre des options bien précises, quitte à se tromper. Parler de critique objective n’a de toute façon aucun sens.
LMU : La critique de cinéma a évolué. Quel était son modèle au départ ?
J. D. : Elle a suivi la critique littéraire du XIXe, qui s’appuyait sur l’intrigue, le sujet. Mais ne rester que sur le discours du sujet de l’intrigue est épouvantable. C’est ce que j’appellerais la « critique café du commerce », limitée à des banalités.
La résonance politique, qui a tendance à revenir de temps en temps, était très nette à l’époque, comme après-guerre dans le contexte de la Guerre Froide. Cela allait très loin. Georges Sadoul avait attaqué l’impératrice Yang Kwei Fei de Mizoguchi car le tournage s’était déroulé à Hong-Kong, qui était antimarxiste ! Evidemment, ce type de critique est toujours un peu dangereuse... Il est plus intéressant de voir si le film vous fait changer de conviction ou quel type de vérité il apporte.
LMU : Comment choisissez-vous les films que vous présentez à la Cinémathèque ?
J.D. : Prenons le dernier cycle que j’ai animé sur le cinéma français des années 1995 à 2005. Ce qui m’intéressait, en l’occurrence, c’était de voir comment des jeunes réalisateurs s’exprimaient, avec plus ou moins de bonheur mais de façon tout de même intéressante. Leur cinéma, même s’il n’attire malheureusement pas beaucoup de spectateurs, apporte quelque chose. Ce qui m’intéresse, c’est avant tout de faire voir au public quelque chose qu’il a vu sans s’en être rendu compte.
LMU : Comment vous situez-vous à l’égard de l’industrie du cinéma ? Pour juger d’une œuvre, prenez-vous en compte son mode de production ?
J.D. : Non. Cela peut se faire, mais cela ne m’intéresse pas. Ce n’est plus directement de la critique, mais de l’intervention, quelquefois utile il est vrai. Il y a les revues qui pensent et les revues qui dispensent des idées toutes faites.
LMU : Dans les années 60, un réalisateur comme F. Reichenbach avait tout fait pour obtenir une critique de vous dans Arts... Ce type de rapports entre critique et cinéaste existe-t-il encore ?
J. D. : Je ne crois pas. A l’époque, une critique dans les Cahiers était le nec plus ultra, y compris pour les Américains. Aujourd’hui, l’influence de la critique a dans l’ensemble un peu perdu de son importance. Les rapports se sont inversés. Beaucoup de critiques, sans être acoquinés avec l’univers médiatique, sont du moins liés aux chargés de presse au point que beaucoup d’articles semblent être rédigés directement à partir des textes qu’on leur envoie...