
Après une participation record aux deux tours de l’élection présidentielle, l’abstention s’est, de nouveau, imposée lors des élections législatives. Comment expliquer de si considérables variations de participation ?
LMU : Comment expliquer la participation exceptionnelle des élections présidentielles et, seulement quelques semaines plus tard, l’abstention record des élections législatives ?
Jean-Yves Dormagen : La mobilisation a, en effet, été exceptionnelle aux élections présidentielles. Plus encore que ne le laissent penser les seuls chiffres de la participation. Si l’on s’en tient à la participation, on observe déjà que le premier tour - 83,77 % - et le second tour - 83,97 % - constituent deux des taux les plus élevés de toute l’histoire du suffrage universel. Ces chiffres sont d’autant plus remarquables, qu’ils surviennent après une longue période de progression de l’abstention qui avait culminé à l’occasion du premier tour des élections présidentielles de 2002, lorsque la participation n’avait été que de 71,6 %.
Mais pour prendre toute l’ampleur de la remobilisation électorale, il faut également tenir compte de la progression de l’inscription sur les listes électorales : entre 2002 et 2007, le corps électoral a augmenté de 7 %. Ce qui signifie que, compte tenu de la participation bien plus élevée, le nombre de votants au premier tour des présidentielles de 2007 a été, en réalité, d’environ 20 % supérieur à ce qu’il avait été au premier tour des présidentielles de 2002. C’est une progression considérable.
Celle-ci a été très largement alimentée par les quartiers les plus populaires. Dans ces quartiers, on s’est plus inscrit, ou réinscrit que dans le reste du territoire et la progression de la participation y a été encore beaucoup plus spectaculaire. Ainsi, la croissance du corps électoral dans les Zones Urbaines Sensibles (ZUS) semble avoir été d’environ 14 % entre 2002 et 2007. Dans le quartier que nous étudions avec Céline Braconnier depuis 2002, la cité des Cosmonautes (située à Saint-Denis, dans le 93), la croissance du corps électoral a été de près de 20 %. Et le nombre de votants a été presque deux fois supérieur au premier tour des présidentielles de 2007 (+ 41 %), par rapport à ce qu’il avait été en 2002.
On observe des évolutions de même ampleur dans les cités les plus populaires. Dans ces quartiers, le non vote (c’est-à-dire non inscription plus abstention) avait fini par devenir majoritaire au début des années 2000. Et il faut revenir plus de vingt ans en arrière, pour retrouver une mobilisation électorale comparable dans ces environnements qui étaient progressivement devenus des ghettos électoraux.
LMU : Comment expliquer une telle participation aux élections présidentielles ?
Jean-Yves Dormagen : Pour comprendre la participation très élevée enregistrée aux élections présidentielles, il faut précisément partir de l’inscription sur les listes électorales. Dans nos travaux, avec Céline Braconnier, nous avons montré que la participation électorale se jouait principalement dans l’inscription. Pour une première raison évidente : les non inscrits ne peuvent pas voter. Or, la non inscription était devenue très importante dans les cités populaires : environ 25 % de non inscrits au début des années 2000 contre 10 % sur le reste du territoire.
Mais aussi pour une seconde raison, nettement moins connue : il y a beaucoup de « malinscrits » sur les listes électorales. Nous désignons par ce terme des électeurs qui sont inscrits sur les listes, mais dans un autre quartier, une autre commune, un autre département, voir une autre région que ceux où ils résident effectivement. Ce sont des personnes qui ne se sont pas réinscrites après avoir déménagé et qui n’ont toujours pas été radiées des listes électorales. Or, la malinscription explique une part non négligeable de l’abstention. En particulier, de l’abstention permanente et de l’abstention aux élections les plus mobilisatrices. Nous nous sommes, en effet, aperçus en étudiant les listes d’émargements de la cité des Cosmonautes, que les malinscrits pouvaient représenter la moitié des abstentionnistes aux élections présidentielles de 2002. De même, est-il exceptionnel d’être un abstentionniste constant, lorsqu’on est inscrit sur son lieu de résidence effectif. Or, la période 2002/2007, et tout particulièrement les deux dernières années, ont été marquées par une remarquable progression de la « bonne inscription ».
Les premiers inscrits sont, en effet, par définition des biens inscrits et ceux-ci ont été très nombreux, comme le prouvent les taux de croissance du corps électoral évoqués précédemment. Mais derrière ces taux, se cache également une régularisation de grande ampleur de l’inscription électorale, effectuée par des électeurs jusque-là malinscrits. En résumé, la qualité de l’inscription était très supérieure en 2007. On s’est donc trouvé dans un contexte où une campagne de haute intensité a exercé ses effets sur un corps électoral plus facilement mobilisable que cinq ans auparavant.
LMU : Mais comment expliquer cette reprise des inscriptions et des réinscriptions, se prolongeant par les taux de participation record des présidentielles ?
Jean-Yves Dormagen : Essentiellement par des facteurs conjoncturels, donc probablement assez fragiles. Dans les quartiers les plus populaires, les émeutes de l’automne 2005 se sont révélées être une crise d’intégration citoyenne. Dans le prolongement de ces émeutes, nombre d’adultes, qui jusque-là, n’avait jamais voté, ont fait la démarche d’aller s’inscrire sur les listes électorales (l’âge moyen des nouveaux inscrits en ZUS est de 35 ans en 2005). Et, dans ces quartiers, le mouvement d’inscription s’est encore amplifié en 2006.
Il faut aussi rappeler qu’il y a eu une campagne médiatique et politique exceptionnelle d’appel à l’inscription sur les listes électorales. Jamais les médias n’avaient consacré autant de places à cette question, avec, pour effet, les files d’attentes impressionnantes que l’on pouvait observer dans les mairies en décembre dernier. Or, encore une fois, c’est dans la qualité de l’inscription que se joue la participation électorale.
Enfin, l’offre électorale, n’a pas été sans produire des effets sur la participation. Pour la première fois depuis 1981, l’un des prétendants à la victoire finale, Nicolas Sarkozy, se présentait, et était assez largement perçu, comme incarnant une « rupture » économique, sociale et politique. Et si dans certaines franges de la population, cette « rupture » annoncée pouvait susciter de l’espérance, dans les cités, par exemple, elle était fortement redoutée, donc productrice de mobilisation électorale pour empêcher son accession au pouvoir.
LMU : Et comment expliquer les taux records d’abstention enregistrés aux dernières législatives ?
Jean-Yves Dormagen : Effectivement, en l’espace de quelques semaines, on est passé de taux historiques de participation à des taux historiques d’abstention. Avec près de 40 % d’abstention, le second tour des élections législatives représente le plus haut taux d’abstention de toute l’histoire du suffrage universel à une élection de ce type. Ce qui montre à quel point les électeurs sont devenus intermittents.
Ici également, l’explication relève, pour une part, de la conjoncture politique. Une campagne législative scénarisée comme une procédure de ratification des présidentielles, jouée d’avance et sans couverture médiatique ne peut guère espérer être très mobilisatrice. Mais ce qu’il est important, me semble-t-il, de souligner, c’est combien cette démobilisation obéit à des déterminants sociaux. Ce sont, en priorité, les moins politisés, les plus jeunes, les moins diplômés, les plus précaires qui se démobilisent dès que chute l’intensité électorale. C’est ce qui explique que l’abstention, déjà considérable au niveau national, ait atteint des sommets dans les quartiers les plus populaires. Pour ne prendre que l’exemple de la cité des Cosmonautes : alors que la participation y avait été de 82 % aux présidentielles, celle-ci a chuté à 47,5 % aux législatives. Un recul de 34 points !
Comme il y a cinq ans, en tenant compte de la non inscription, on se rend compte que l’Assemblée nationale n’aura été désignée que par un Français sur deux. Comme il y a cinq ans, à cette occasion, le pays légal apparaît bien différent du pays réel : beaucoup plus âgé, plus rural, plus diplômé, socialement plus aisé. Et cette mobilisation socialement différenciée, on s’en doute, n’est pas sans produire des effets sur les résultats enregistrés dans les urnes.
Propos recueillis par Isaure Bolufer
Jean-Yves Dormagen est directeur du Master professionnel « Métiers du Conseil » et Coauteur, avec Céline Braconnier, de "La démocratie de l’abstention. Aux origines de la démobilisation électorale en milieu populaire", Paris, Gallimard, 2007.
Illustration Sanja Gjenero