
Le programme ERASMUS a eu 20 ans en 2007. A cette occasion, l’accroissement de la mobilité institutionnalisée en Europe et la satisfaction des participants ont été largement commentés. Dans un contexte de concurrence accrue supposé apporter efficacité et stabilité en Europe, la mobilité institutionnalisée ne serait-elle pas une ressource stratégique et distinctive majeure pour des acteurs individuels et institutionnels, qui, s’appropriant ce dispositif, renforcent insidieusement des déséquilibres déjà existants en Europe ?
La mise en place des programmes d’échanges à l’université et la diversification de l’offre de formation en Europe semblent conduire au développement de stratégies étudiantes, d’itinéraires multiples. En quoi l’institutionnalisation de la mobilité et le développement de dispositifs spécifiques dans l’enseignement supérieur, sont-ils symptomatiques de la construction d’un système éducatif européen à différentes vitesses, qui, lui-même, s’intègre dans une forme sociétale, socio-historique particulière ?
Relativisons tout d’abord l’importance de l’expansion de la mobilité étudiante institutionnalisée. Bien que l’objectif, lors de la création du programme Erasmus, était de 10% d’étudiants européens en mobilité institutionnalisée chaque année, les participants ne représentent aujourd’hui qu’environ 1% de l’ensemble des inscrits du supérieur. Ensuite, toutes les institutions d’enseignement supérieur ne participent pas dans la même mesure aux échanges. En France, les étudiants mobiles sont ainsi largement surreprésentés dans les Grandes Ecoles et autres écoles d’ingénieurs et de commerce [1]. En Italie, les établissements possédant le pourcentage le plus élevé de diplômés Erasmus se trouvent tous situés au nord de Rome [2]. En Angleterre enfin, une recherche menée par deux instituts [3] fait état de profondes différences entre anciennes et nouvelles universités « post-1992 », ces dernières se situant en bas de l’échelle en ce qui concerne les possibilités de mobilité offertes. Tous les étudiants ne se trouvent donc pas devant la même offre de mobilité, a fortiori quand les universités et départements en contrat d’échanges se co-optent sur la base de relations de recherche anciennes [4].
Le programme Erasmus ne semble pas non plus contrebalancer les suprématies langagières et les déséquilibres migratoires existant en Europe. Bien qu’il se base sur un principe de réciprocité des échanges, certains pays comme l’Angleterre se distinguent comme essentiellement « importateurs » (cf. graphique). L’Italie, comme la plupart des pays du sud (hormis l’Espagne) et de l’est de l’Europe, se caractérise comme pays essentiellement « exportateur ». La France, quant à elle, possède un des plus forts taux de participation, seconde après l’Allemagne et proche de l’Espagne. Suivant les suprématies langagières dans le monde où l’anglais, l’espagnol et le français sont parmi les plus parlés, ces pays sont aussi ceux qui attirent le plus d’étudiants Erasmus. L’Espagne, depuis quelques années, devient également un pays essentiellement « importateur ».
Au delà du phénomène de mode, s’intéresser aux destinations majoritaires choisies par les étudiants Erasmus nous informe sur la permanence de certaines logiques sociales et économiques dans les choix opérés. Et ceci malgré la baisse tendancielle de la mobilité outre-Manche, qui semble la conséquence d’une politique des universités britanniques, dont la « survie » dépend en partie des frais d’inscription payés par les étudiants (or les étudiants Erasmus s’acquittent de ces frais dans leurs universités d’origine).
La diminution du nombre d’entrants en Angleterre a été en partie compensée par l’augmentation des échanges avec l’Espagne et avec les pays scandinaves où la plupart des enseignements sont dispensés en anglais. Car toutes les destinations ne semblent pas mises sur un pied d’égalité par les étudiants suivant leur discipline d’inscription : la mobilité des ingénieurs est par exemple essentiellement orientée vers le nord (Royaume-Uni et France en premières positions). Migrer au nord, au sud ou bien à l’est de l’Europe, obtenir son premier choix ou au contraire accepter une place de second choix a une réelle signification sociale. Certaines destinations requièrent une sélection parfois très sévère quand la demande dépasse de loin l’offre de mobilité. Dire que les étudiants italiens ou français ont une nette préférence pour l’Espagne, en regardant seulement les chiffres de la mobilité réelle (réalisée) serait, par conséquent, ignorer la mobilité potentielle et sa signification.
La prise en compte de la mobilité potentielle et des processus de sélection des étudiants Erasmus permet également de remettre en question les interprétations sur la « démocratisation » de la mobilité, depuis son institutionnalisation. L’estimation faite par les étudiants eux-mêmes du revenu de leurs parents [5] constitue un critère insuffisant d’appréciation de leur situation socio-économique. Il existe une surreprésentation significative des catégories sociales favorisées parmi les étudiants Erasmus, et ce de façon d’autant plus nette qu’elle concerne des disciplines où les langues ne font pas partie des enseignements obligatoires et que les destinations sont convoitées. Au-delà de l’origine sociale et des diplômes précis possédés par les deux parents des étudiants Erasmus, c’est le volume total d’instruction qu’ils représentent qui s’avère important. Ce volume augmente et est agrémenté par divers canaux qui ne sont pas toujours scolaires. Les aspects économiques, financiers et socioculturels - qu’il ne faut pas sous-estimer - jouent ainsi un rôle, au moins indirect, dans un processus d’apprentissage de l’international, qui influence à divers degrés la mobilité des individus au cours de leur vie. L’« l’héritage immatériel [6] » , transmis lors de l’enfance, en partant des lieux d’études, de voyages, permet de comprendre à la fois le désir de migrer et les comportements à l’étranger.
Ces expériences scolaires et migratoires préalables vont avoir des conséquences sur les comportements à l’étranger et les parcours post-séjour. L’expérience Erasmus ne se conjugue donc pas au singulier, même si le séjour Erasmus fonctionne comme une période moratoire du fait de l’éloignement momentané de multiples pressions scolaires et familiales. A l’étranger, l’étudiant Erasmus semble expérimenter la solidarité des groupes statutaires, qui rendent les affinités électives sécurisantes. Les groupes d’amitié Erasmus ne se forment pas au hasard des nationalités. Certaines alliances sont beaucoup plus présentes et certaines relations plutôt improbables, en raison du passé migratoire des étudiants et de l’histoire économique et socioculturelle des pays d’appartenance.
Des différences apparaissent également si l’on analyse les parcours des étudiants quelques années après leurs séjours. Des trois pays étudiés, l’Italie caractérise de la façon la plus typique le processus d’échange inégal de diplômés et de travailleurs qualifiés. Selon l’étude de Becher (O), Ichino (A) et Peri (G) [7], la perte de diplômés à cause de l’émigration s’est accélérée dans les années 1990 en Italie. Dans ce pays qui compte, parmi les pays de l’OCDE, l’un des plus faible taux de diplômés de l’enseignement supérieur, le programme d’échange Erasmus n’accentuerait-il pas le phénomène d’émigration des diplômés ? On relève dans les discours des étudiants Erasmus italiens, lorsqu’ils s’orientent vers le nord, un désir fréquent d’échapper à une insertion professionnelle difficile. Les Erasmus français des universités massifiées semblent, quant à eux, vouloir se distinguer. Par contre, les étudiants Erasmus des universités grégoriennes anglaises envisagent cette expérience davantage comme un voyage initiatique, à l’instar de celui qui a donné son nom au programme, Erasme de Rotterdam. Ces idéaux-types ne sont ici qu’indicatifs, mais ils traduisent la diversité culturelle des usages sociaux de ce dispositif, leurs variations selon les contextes institutionnels, politiques et économiques des pays d’appartenance.
L’harmonisation plus ou moins réussie des systèmes d’enseignement et l’homogénéisation croissante autour d’une culture plus ou moins mondialisée ne suffisent pas pour que s’établissent spontanément des échanges égalitaires entre des institutions issues d’histoires diverses ou entre des groupes sociaux éloignés. Il est difficile de voir dans le séjour Erasmus une dissolution des pouvoirs anciens. La question de la mobilité institutionnalisée en Europe ne peut être discutée sans prendre en compte la question sociale.
Choisir ses références, sa ou ses langues, ses identifications, comme son emploi, sont des possibilités inégalement réparties au sein des populations mobiles et plus généralement au sein de l’ensemble de la société. Les fortes disparités, toujours existantes en Europe, ne sont pas sans conséquences sur un programme dont les principes de coopération et de réciprocité se heurtent aux principes de compétition et de concurrence qui existent partout ailleurs.
[1] La commission internationale de la conférence des Grandes Ecoles a procédé à une première enquête en 2003. Trois pays arrivent en tête des destinations : le Royaume-Uni, les Etats-Unis et le Canada ; viennent ensuite l’Espagne et l’Allemagne.
[2] CAMMELLI (A) - A cura di - I laureati ERASMUS/SOCRATES anno 1999 : Origine sociale, curriculum studiorum, Condizione occupazionale, Osservatorio Statistico dell’università degli Studi di Bologna, Febbraio 2001, 59p.
[3] Report by the Sussex Centre for Migration Research, University of Sussex, and the Centre for Applied Population Research, University of Dundee, International student mobility, Commissioned by HEFCE, SHEFC, HEFCW, DEL, DfES, UK Socrates Erasmus Council, HEURO, BUTEX and the British Council, July 2004/30. Issues paper. 115p.
[4] Ce processus d’affinité sélective fait par exemple que les « red brick universities » anglaises ont des échanges avec les universités nées de la massification scolaire françaises. Au contraire, l’école polytechnique de Turin, « Politecnico di Torino », réputée historiquement pour avoir formé les ingénieurs de la FIAT, a de nombreux contrats avec des écoles françaises d’ingénieurs et compte parmi ses partenaires plus de 10 universités britanniques, alors que l’Université polytechnique de Bari (localisée dans la région des Pouilles) par exemple, n’a que deux partenaires anglais : Coventry University et Loughborough University.
[5] Dans l’enquête de JALLADE (JP) GORDON (J) LEBEAU (N), les étudiants interrogés devaient évaluer leur revenu familial sur une échelle (de 1= « considerably higher than average » to 5= « Considerably lower than average »). Les résultats obtenus sont les suivants : 41% les considèrent comme supérieur, 46% dans la moyenne et 13% en dessous.
[6] Selon les termes utilisés par De Gourcy. GOURCY (de), L’autonomie dans la migration. Réflexion autour d’une énigme, PUF.
[7] BECKER (SO), ICHINO (A) et PERI (G), How large is the “brain drain” from Italy ?, EUI-Cesifo Working Paper n°839. Censis, décembre 2002.