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N°25 - Avril 2008
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Diversité et influences dans l’architecture funéraire de l’Égypte romaine

Gael Cartron
Post-doctorant, UMR ArScAn

Octave, le futur empereur Auguste, annexa l’Égypte après avoir vaincu son rival Antoine et la reine Cléopâtre lors de la bataille navale d’Actium, en 31 avant J.-C. Ce pays représentait en effet un enjeu stratégique et économique majeur pour le pouvoir romain. Bien qu’elles constituent des documents précieux pour mieux connaître cette province de l’Empire, les tombes de l’Égypte romaine ont longtemps été négligées par les chercheurs, qui les considéraient comme les témoins d’un art décadent.

Ces vestiges n’ont en effet suscité que peu de recherches, en dépit d’une abondante documentation archéologique. La période qui s’étend de 31 avant J.-C. à 284 après J.-C., année de l’avènement de Dioclétien, voit pourtant naître dans ce pays une architecture funéraire très originale. Une des caractéristiques principales des tombes de l’Égypte romaine est leur diversité. Une première distinction peut être établie entre les structures funéraires souterraines et celles situées en surface. La première catégorie regroupe les tombes à fosse, les hypogées accessibles par un puits, un escalier ou une descenderie [1] et les tombes rupestres [2]. La seconde comprend les sarcophages, les tombes dépourvues d’aménagement pour le(s) corps, les tombes à loculi ainsi que les édifices funéraires en forme de maison ou de temple. Chacune de ces formes architecturales peut elle-même être subdivisée en plusieurs sous-types. La plupart des tombes à fosse sont par exemple simplement creusées dans le sable ou dans la terre mais certaines ont leurs parois revêtues de briques ou de plaques de pierre. De plus, de nombreuses sépultures de ce type étaient signalées au niveau du sol par un objet (bâton, stèle, statue, etc.) ou par un monument maçonné (caisson [3] , pyramide miniature, colonne, pilier, etc.). L’architecture des tombes dénote par ailleurs une multiplicité des modes de sépultures, qu’il est possible de classer en deux grandes catégories : les dispositifs taillés dans la roche (fosse, banquette, sarcophage rupestre, loculus et niche collective) et les dispositifs maçonnés (sarcophage, kliné [4] et loculus).

Cette diversité se retrouve dans les matériaux de construction. Si la brique crue est de loin le matériau le plus employé pour la réalisation des tombes, la brique cuite semble plus particulièrement utilisée en milieu humide. Plusieurs tombeaux entièrement bâtis en pierre sont par ailleurs connus. Le calcaire, qui prédomine en Égypte, est sans surprise la pierre la plus utilisée. Des structures funéraires en grès ont par ailleurs été découvertes dans les oasis du Fayoum et de Dakhla ainsi que dans le désert oriental. L’emploi du gypse n’a en revanche été reconnu que dans deux nécropoles situées dans la partie nord-ouest du Sinaï.

À partir de cette typologie, il est possible de dégager les influences extérieures et locales qui se manifestent dans les tombes de l’Égypte romaine. Ces dernières renvoient, semble-t-il, bien souvent à une tradition architecturale égyptienne. La technique de voûte employée dans la plupart des édifices funéraires - dite « nubienne » - est ainsi connue depuis l’Ancien Empire (env. 2700-2200 avant J.-C.). Des chapiteaux papyriformes ou lotiformes apparaissent dans plusieurs tombes d’Alexandrie et des oasis. Une gorge est parfois placée au sommet des édifices funéraires ou au-dessus des portes. Des tores soulignent plus rarement leurs angles horizontaux ou verticaux. Plusieurs types de tombes s’inspirent par ailleurs vraisemblablement de modèles locaux. Les pyramides miniatures découvertes dans quelques nécropoles imitent sans doute les grands monuments élevés en l’honneur des pharaons. L’origine des petites chapelles construites au-dessus de certaines tombes à fosse d’Antaeopolis doit également être cherchée dans ce pays. Les tombeaux-temples en brique mis au jour à Kellis et à Amheida, dans l’oasis de Dakhla, présentent quant à eux un plan manifestement influencé par l’architecture religieuse du Nouvel Empire (env. 1580-1085 avant J.-C.) et de la Basse Époque (env. 1085-332 avant J.-C.).

Il ne s’agit toutefois pas d’une architecture figée, qui aurait été incapable d’évoluer à travers les siècles. Certains architectes ont en effet manifesté une certaine liberté par rapport aux modèles égyptiens. Ainsi, les petits cippes à sommet pyramidal construits à Touna el-Gebel, dotés d’une niche, ne sont plus que de lointains souvenirs des obélisques monolithes dressés devant certaines tombes de l’époque pharaonique. Dans les chapelles d’époque romaine d’Antaeopolis, une représentation peinte du défunt et une longue plinthe remplacent la stèle et la table d’offrandes habituellement placées dans ce type de structure à l’époque pharaonique.

L’empreinte de l’art romain se fait moins sentir dans ces nécropoles. La coupole sur pendentifs qui coiffait quelques riches tombeaux d’Égypte est toutefois un emprunt à cette architecture. L’ordre corinthien, très populaire dans la capitale de l’Empire, y était semble-t-il rarement utilisé. Enfin, très peu d’édifices funéraires de type spécifiquement romain ou italique ont été découverts en Égypte. Un seul tombeau à édicule sur socle y est par exemple connu. Celui-ci a été bâti en brique à Coptos [5], sans doute au Ier ou au début du IIe siècle après J.-C. Deux tombeaux-temples à péristyle sont par ailleurs attestés dans ce pays. Ces édifices de Kellis [6] , dans lesquels sont associées pierre et brique, datent vraisemblablement du Ier ou du IIe siècle après J.-C. La structure et le mode d’accès de leur chambre s’écartent cependant du modèle romain et s’inspirent peut-être des tombes à puits égyptiennes d’époque saïte (663-525 avant J.-C.). Enfin, si la morphologie générale d’un tombeau de Dionysias [7], dans le Fayoum, rappelle celle des temples funéraires de tradition latine, on remarquera que le bâtiment n’est pas surélevé sur un podium mais supporté par une substruction enterrée qui contenait les chambres funéraires. L’ensemble témoigne d’une profonde originalité car, si l’on connaît des chambres aménagées sous la cella [8] , par exemple en Asie Mineure, celles-ci sont situées dans le podium et ne sont donc pas comme ici dissimulées.

Dans le domaine de l’architecture funéraire, l’influence de l’Asie Mineure vers l’Égypte semble en revanche avoir été particulièrement importante à l’époque romaine. Les colonnes et piliers funéraires mis en évidence à Marina el-Alamein, dressés sur des socles ou des plinthes à degrés contenant des sépultures, peuvent par exemple être comparés à des tombes d’Asie Mineure datables des VIe et Ve siècles avant J.-C. La tombe en forme de sarcophage trouvée dans cette même nécropole, dotée d’un socle avec loculus, renvoie sans doute également à cette tradition architecturale. Enfin, l’origine des tombes à caisson doit probablement être cherchée dans les autres provinces de l’Afrique romaine (Maurétanie, Numidie et Proconsulaire).

En matière d’architecture funéraire, l’Égypte romaine a également innové et a pu constituer une source d’inspiration pour les habitants des autres provinces de l’Empire. Il est par exemple possible, et même probable, que les caisses à loculi construites en surface, qui permettaient d’inhumer de nombreuses personnes dans un espace restreint, aient vu le jour à Alexandrie. De même, le plan cruciforme de nombreuses chambres à sarcophages de l’Empire romain témoigne peut-être du rayonnement de l’architecture alexandrine. Enfin, les chambres funéraires d’Alexandrie dotées de longues rangées de niches à sarcophage ont pu servir de modèles aux premières catacombes d’Italie, vraisemblablement creusées dans la première moitié du IIIe siècle après J.-C., qui ne comprenaient qu’un nombre limité de salles.

(JPG)

[1] Couloir d’accès en plan incliné.

[2] Tombe creusée dans une falaise.

[3] Monument quadrangulaire construit en brique ou en pierre au niveau du sol, constitué en Égypte d’un massif plein et possédant bien souvent une couverture semi-cylindrique.

[4] En contexte funéraire, sépulture en forme de lit

[5] W. M. F. Petrie, Koptos, Londres, 1896, p. 25, pl. 26.

[6] C. A. Hope, J. Mc Kenzie, « Interim Report on the West Tombs », in : Dakhleh Oasis Project : preliminary reports on the 1992-1993 and 1993-1994 field seasons, C. A. Hope, A. J. Mills (éds.), Oxford, 1999, p. 53-68.

[7] GROSSMANN 1995, p. 139-148 P. GROSSMANN, « Ein spätantikes Mausoleum in Qasr Qarun-Dionysias », Bulletin de la Société d’archéologie copte 34, 1995, p. 139-148.

[8] Salle de culte.

Portait d’une jeune fille habillée d’un vêtement pourpre, fin du IIIe, musée du Louvre. Crédit image : Flickr, Antiquité tardive
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