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N°26 - Mai 2008
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De la contribution de la croissance et des variations des inégalités de revenus à la réduction de la pauvreté

Florent Bresson
Post-doctorant au Cemagref, unité DTM, Grenoble

Les controverses sur les mérites respectifs de la croissance et de la redistribution des revenus alimentent régulièrement les débats concernant la définition des stratégies de réduction de la pauvreté. L’étude des élasticités croissance et inégalités de la pauvreté montre que les valeurs usuellement avancées sont sujettes à caution et qu’il est crucial de ne pas négliger l’évolution de la distribution relative des revenus au cours du processus de développement.

Malgré l’important recul de la pauvreté au niveau mondial, les contrastes observés d’un pays à l’autre rendent toujours nécessaire la recherche de politiques de réduction de la pauvreté efficaces. Sous l’ère du consensus de Washington, les institutions de Bretton Wood focalisaient leurs recommandations sur la poursuite de politiques de croissance, sans considération pour les effets distributifs potentiels de celles-ci. Toutefois, avec la fixation des Objectifs du Millénaire pour le Développement, nombre d’auteurs ont alors cherché à vérifier la pertinence de cette approche. La question du caractère plus ou moins « pro-pauvres » de la croissance économique a alors relancé les débats sur les performances relatives de la croissance et de la redistribution des revenus en termes de lutte contre la pauvreté. En effet, puisque deux pays présentant un niveau de développement similaire peuvent, pour un même taux de croissance, enregistrer des évolutions sensiblement différentes de leur niveau de pauvreté, il est nécessaire de s’interroger sur les raisons de ces divergences.

Une décomposition des variations de la pauvreté

Une partie de la réponse peut être trouvée dans l’expression même des mesures de pauvreté puisque celles-ci sont fonctions d’une ligne de pauvreté (le seuil de revenus en deçà duquel un individu est considéré comme pauvre), du niveau moyen de revenus et de la distribution relative des revenus de la population étudiée. Pour une ligne de pauvreté constante et des revenus mesurés en termes réels, toute variation du niveau de pauvreté ne peut alors s’expliquer que par des modifications du niveau moyen de revenus et du degré d’inégalités. Un exercice fréquent consiste à estimer la contribution de ces deux éléments aux variations de la pauvreté, exercice d’autant plus intéressant qu’il permet de lier l’objectif de réduction pauvreté à ceux de croissance économique et de diminution des inégalités. Fréquemment, cette décomposition est approfondie. La contribution de la croissance est ainsi définie comme le produit du taux de croissance et de l’élasticité croissance de la pauvreté. De la même manière, la contribution de la redistribution de revenus correspond au produit de la variation relative du degré d’inégalités avec l’élasticité inégalités de la pauvreté. Ce cadre analytique est d’autant plus séduisant qu’il offre la possibilité d’exploiter par la suite les littératures relatives à la détermination de la croissance et des changements distributifs, ainsi que les études consacrées aux liens entre ces derniers, pour définir des politiques de réduction de la pauvreté optimales.

Les élasticités de la pauvreté

Les élasticités croissance et inégalités de la pauvreté, qui traduisent les liens mécaniques entre ces trois variables, ont suscité de nombreuses discussions. Les études réalisées ont ainsi proposé des valeurs très variées pour la valeur moyenne des élasticités croissance de la pauvreté. Tandis que certains auteurs [1] affirmaient ainsi qu’une augmentation de 1% du niveau moyen de revenus se traduit en moyenne par une baisse de 0,7% de l’incidence de pauvreté, d’autres avançaient un chiffre de 3,4%. De tels écarts sont saisissants car ils induisent des rythmes de réduction de la pauvreté très différents pour un même taux de croissance. Ces différences peuvent toutefois être notamment expliquées par la diversité des techniques d’estimation employées : exercices de simulation, recours à l’analyse fonctionnelle et estimation économétrique. Très couramment utilisée, la dernière semble particulièrement sujette à caution car i) les estimateurs utilisés ne permettent pas d’estimer des effets moyens lorsque les observations présentent des réponses hétérogènes aux variables explicatives du modèle testé [2] et ii) la valeur obtenue de l’élasticité croissance de la pauvreté est biaisée du fait d’un contrôle imparfait pour les changements dans la distribution relative des revenus. De plus, la recherche de valeurs moyennes pour les élasticités croissance et inégalités de la pauvreté est critiquable car elle conduit à penser qu’il existe une politique standard pour lutter contre la pauvreté dans l’ensemble des pays en développement. Or les études empiriques comme l’analyse théorique des élasticités de la pauvreté [3] montrent combien la réponse de la pauvreté à une augmentation du niveau moyen de revenus et à la redistribution varie d’un pays à l’autre et d’une période à l’autre. Les résultats de l’’ensemble des études qui s’appuient sur des valeurs uniques de ces élasticités pour prédire les évolutions futures de la pauvreté doivent donc être considérés avec prudence.

Les effets potentiels de la redistribution

Contrairement aux effets d’une augmentation du niveau moyen de revenus à inégalités constantes, les effets d’une redistribution des revenus sont par nature plus difficiles à cerner. En effet, une même variation du degré d’inégalités peut toujours être obtenue en effectuant des transferts entre individus non pauvres − donc sans effet sur le niveau de pauvreté −, ou entre pauvres et non pauvres − avec au contraire des effets potentiellement importants en termes de pauvreté. Cette absence de certitude sur le lien entre inégalités et pauvreté ainsi que le constat empirique d’une relative stabilité des degrés d’inégalités dans le temps expliquent sans doute la priorité accordée par certains économistes à l’objectif intermédiaire de croissance pour réduire la pauvreté. Pourtant, en calculant des bornes théoriques pour les élasticités inégalités de la pauvreté, on s’aperçoit que la redistribution des revenus peut, à revenu moyen constant, être un outil de lutte contre la pauvreté bien plus efficace qu’une augmentation du revenu moyen, à degré d’inégalités constant, pour peu que les transferts opérés soient correctement ciblés. Ces bornes théoriques montrent parallèlement que la même variation du degré d’inégalités peut aussi avoir des conséquences dramatiques en termes de pauvreté. Ces résultats sont d’autant plus forts qu’ils s’appliquent aussi aux pays à très faibles revenus pour lesquels il est traditionnellement admis que l’accroissement des inégalités de revenus est un mal nécessaire dans le processus de développement.

Ce constat ne signifie toutefois pas qu’il faille systématiquement privilégier la poursuite de politiques de redistribution des revenus. En effet, bien que la fixation d’un objectif de redistribution des revenus en faveur des membres défavorisés de la population soit souhaitable dans chaque pays en développement, il serait naïf de penser que l’on peut manipuler aisément le degré d’inégalités de revenus, et encore plus d’imaginer que cela puisse être réalisé sans conséquence sur le niveau de revenus par habitant . Si l’étude de l’influence de la croissance et de la redistribution à la variation de la pauvreté permet de définir des cibles en termes d’inégalités et de revenus moyen pour répondre de manière optimale aux problèmes de pauvreté, elle ne peut fournir d’indication sur les politiques à mener que complétée d’une connaissance précise des effets des différents instruments de politique économique sur le niveau moyen de revenus et le degré d’inégalités.

[1] Timothy Besley et Robin Burgess, « Halving Global Poverty », Journal of Economic Perspectives, vol.17, n° 3, 2003, pp. 3-22.

[2] Surghit Bhalla, « Poor Results and Poorer Policy : A Comparative Ananlysis of Estimates of Global Inequality and Poverty », CESifo Economic Studies, vol. 50, 2004, pp. 85-132.

[3] François Bourguignon, « The Growth Elasticity of Poverty Reduction : Explaining Heterogeneity across Countries and Time Periods », dans Theo Eicher et Stephen Turnovsky (dir.), Inequality and growth : Theory and policy implications, MIT Press , 2004, pp. 3-26.

Florent Bresson est actuellement post-doctorant au Cémagref, groupement de Grenoble, unité Développement des Territoires Montagnards, où il travaille sur la présence de trappes de pauvreté dans les territoires ruraux français.

Crédit image : Flickr - ifou331 sous licence Creative Commons

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