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L’actualité de la recherche universitaire

Conscience et Perception, une nouvelle théorie est-elle possible ?

Sophie Sendra
Docteur en philosophie, université de Nice Sophia Antipolis

Les théories concernant notre façon de percevoir le monde qui nous entoure sont nombreuses. Percevons-nous tout ou partie de ce qui se présente à nous ? C’est la grande question qui est présente dans tous les ouvrages de philosophie. Un rapprochement entre la littérature américaine du milieu du XXe siècle et la philosophie peut paraître singulière mais, au regard de ces lectures, il est possible de faire un lien entre philosophie, littérature et recherches scientifiques.

Le concept de perception est lié à celui de conscience par le biais des fonctions que cette dernière met en place pour « récolter [1] » les informations qui lui sont données. La perception est, dans une approche générale d’une philosophie de la connaissance, le rapport qui existe entre un sujet et un objet de perception quel qu’il soit.

La recherche sur la conscience et la perception est avant tout une quête de vérité.

La conscience (avant même le thème de la perception) est cette connaissance que l’homme a de ses pensées, de tous ses sentiments et de ses actions. La conscience spontanée ou immédiate se réfère à tout ce qui est de l’ordre de la pensée, du sentiment immédiat face à quelque chose. C’est la conscience intérieure face à ce que l’homme ressent de l’extérieur. La conscience réfléchie est l’analyse ou le jugement qui permet un retour sur soi. En ayant la possibilité de faire un retour sur soi, la conscience donne à la personne humaine la qualification de sujet, lui permettant ainsi d’envisager le monde, de le traduire, de l’interpréter et de le comprendre [2].

La conscience, puissante et fragile à la fois, permet à l’homme de chercher une vérité possible. Cette conscience devient alors source de connaissance(s) de l’homme par rapport à lui-même, mais aussi par rapport au monde qui l’entoure. Dans l’Antiquité, le thème de la conscience [3] est au centre d’un questionnement foisonnant. Elle est synonyme de recherche du sens (à la fois du monde et du sujet pensant). Mais elle ne fait pas encore partie des idées les plus importantes dans la recherche philosophique. Il a fallu attendre Descartes pour que cette conscience ait un rôle réel dans le processus de la connaissance.

La conscience se trouve être tour à tour incomplète, et en proie aux illusions (Spinoza), active et organisatrice d’une unité (Kant), Esprit en devenir (Hegel), indissociable de la société (Marx), influencée par un langage limitant l’objet perçu (Bergson), dépendante et inféodée à l’inconscient (Freud). Les « travaux » phénoménologiques de Husserl, Merleau-Ponty et Sartre vont mettre en avant de nouvelles théories sur la conscience et la perception en composant « une véritable science des phénomènes [4] » , une véritable « connaissance de la connaissance ». De cette volonté de connaître et d’étudier la conscience perceptive, il va s’établir au fur et à mesure du temps une « philosophie du voir ». En prônant que la conscience donne du sens aux objets, que « tout état de conscience en général est, lui-même, conscience de quelque chose [5] », les portes de la perception et de la conscience s’ouvrent vers des hypothèses nouvelles, vers l’étude des rapports qu’entretiennent la conscience et les objets qu’elle perçoit. Il s’agit de savoir « de quelle façon la conscience vient pour ainsi dire s’insérer dans le monde réel [6] ». Mais la conscience ne semble pas tout percevoir. Elle semble être influencée par d’autres éléments venus de l’extérieur, et par le cerveau, élément indispensable dans l’analyse de son fonctionnement. C’est ici que les sciences cognitives interviennent.

Dans Invitation aux sciences cognitives, Francisco J. Varela, nous fait part d’un exemple frappant illustrant la relativité concernant les couleurs du monde tel qu’il nous apparaît et la perception que nous avons de lui, éliminant toute possibilité de principe d’une essence universelle de la couleur. Nous invitant ainsi à concevoir non pas un monde fait de perceptions analogues pour tous, mais d’une pluralité de mondes perçus [7]. Alain Berthoz [8] nous expose également la théorie selon laquelle le monde ne nous donne pas de perception, mais que c’est le cerveau qui projette sur le monde un certain nombre de perceptions jouant de ce fait un rôle actif sur la perception du monde réel.

La littérature américaine des années quarante à soixante-dix est l’une des plus prolifiques en matière d’études et de témoignages sur les états de conscience non ordinaires : c’est ce que l’on appelle la littérature de la perception. Des auteurs tels que Huxley [9], Kerouac [10] ou Castaneda [11] permettent de constater que la conscience ordinaire, formatée par cet « extérieur » dont parlait Merleau-Ponty, ne permet pas d’accéder à cette « pluralité » de perceptions dont parlait Alain Berthoz.

Les états de réalité non ordinaires [12], considérés par les tribus indiennes comme des passerelles vers d’autres mondes (ceux des esprits) et rejetés par le monde occidentale qui les considèrent comme des hallucinations sans intérêts, ont une importance non pas pour ce qu’ils sont mais parce que le monde phénoménal est en partie caché.

Les états de conscience non ordinaires ne sont soumis à aucun ordre, à aucune influence du corps ou du langage, ce qui leur confère le terme de non ordinaires. En considérant que notre conscience et notre cerveau ne peuvent percevoir dans son entier le monde qui nous entoure, ses objets et ses phénomènes, il est possible de considérer, non pas qu’il existe un autre monde dans un ailleurs, mais un monde caché, voilé par les ordres qui lui sont imposés. Pour Huxley ce sont les couleurs qui sont dévoilées en états de réalité non ordinaires, pour Kerouac c’est la musique (le jazz en particulier) et pour Castaneda ce sont les objets qui se présentent à lui. Il faut alors parler dans le cadre de la perception, d’une conscience ordinaire réduite et de perception partielle, « allusive ».

L’une des expériences faite dans le domaine de la conscience et de la perception est celle menée par Claire Sergent en 2005 au CEA-Inserm de Neuroimagerie Cognitive à Orsay sur la perception visuelle et le fonctionnement cérébral. Cette expérience montre que notre conscience subit des modifications suivant ce qu’elle se représente et comment elle se le représente dans le temps et l’espace : ce que la conscience ne voit pas, elle le perçoit tout de même. La conscience ordinaire n’est donc pas absolue mais relative au temps et à l’espace, et ne perçoit qu’une partie de ce qu’elle se représente. Notre conscience dite « ordinaire » ne suivrait que des ordres pré-installés empêchant une perception totale du monde phénoménal. Ainsi, il est possible d’envisager une théorie de la relativité de la perception en ce sens qu’elle est en relation permanente avec autre chose qu’elle même, ne lui permettant pas d’accéder au monde phénoménal dans sa totalité.

[1] Le mot percevoir vient du latin percipere qui veut dire « prendre ensemble », « récolter ».

[2] De le prendre avec lui au sens propre du terme, de le faire sien.

[3] Terme qui n’existait pas encore et que l’on nommait généralement « âme » ou « esprit ».

[4] Edmund Husserl, Idées directrices pour une phénoménologie, Paris, Gallimard, 1995, p. 3.

[5] E. Husserl, Méditations cartésiennes, Introduction à la phénoménologie, Paris,Vrin, 1966, p. 28.

[6] Idées Directrices pour une phénoménologie, op. cit. p.175.

[7] Francisco J. Varela, Invitation aux sciences cognitives, Paris, Éditions du Seuil, 1996, pp. 109-110.

[8] Spécialiste en neurosciences et en physiologie de la perception. Professeur au Collège de France à Paris.

[9] Les portes de la perception, Paris, Éd. Du Rocher, 10/18, 1999.

[10] Sur la route, Paris, Gallimard, 1995.

[11] L’herbe du diable et la petite fumée, une voie Yaqui de la connaissance, Paris, Éd. Du Soleil Noir, 1972.

[12] Également appelés États de Modification de la Conscience, EMC.

Jack Kerouac, Hors textes, Revue Loxias, 20, Les paratextes : approches critiques, 2008. Ouvrage collectif : Epistémologie d’un best-seller : Aldous Huxley, Les portes de la perception, Revue de Psychologie Clinique, Ed. L’Harmattan (A paraître en 2008). BioEd 2008, Colloque organisé par l’International Union Of Biological Sciences, Le développement durabe, l’Ethique et l’éducation à l’horizon 2020 : quels défis pour la biologie, du 24 au 28 juin 2008, Université de Bourgogne.

Crédit Image : Flickr, Liam Higgins sous licence Creative Commons

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