
Par quel processus - sociométriques ou relationnels - les opinions incertaines relatives au SIDA se forment-elles ?
L’épidémie du SIDA a soulevé depuis la fin des années 70 un certain nombre de problèmes de santé publique : Comment enrayer l’épidémie ? Comment gérer le risque de contamination (par transfusion sanguine et transmission sexuelle) ? Comment améliorer les conditions de vie des malades et notamment contrer la discrimination à leur égard ? Comment informer sans affoler les populations à risques d’une part, mais aussi la population générale et en particulier les jeunes ? Sur la base de ces questionnements, le SIDA s’est constitué comme objet des sciences sociales, donnant lieu à des enquêtes importantes sur les connaissances, les croyances, mais aussi les comportements des acteurs face à la maladie et aux risques qu’elle implique.
Cependant l’introduction des nouveaux traitements en 1996, autrement nommés tri-thérapies, a modifié le contexte thérapeutique : le sida n’est plus perçu comme un « fléau » mais comme « une maladie avec laquelle on peut vivre ». Ces changements de la perception de la maladie et de sa gravité ont entraîné une reprise des comportements à risques, particulièrement visibles dans la génération « post-sida » - c’est à dire les personnes qui sont entrées dans la sexualité après les grandes campagne de prévention ( 15 - 25 ans). C’est ainsi qu’un jeune homme de 19 ans peut dire aujourd’hui « le sida ? oui, j’ai peur pour mon grand frère mais moi, tant que je couche avec des personnes de mon âge, je ne crains rien ».
Dans ce contexte de dédramatisation, une question importante s’est posée : comment les acteurs parviennent-ils à se former une opinion sur un certain nombre d’aspects de la maladie ?
Une difficulté majeure que rencontre un acteur dans nos sociétés est de parvenir à se former une opinion certaine sur un problème, du fait du manque d’information, ou au contraire de la diversité des informations, ou encore du manque de confiance en ces informations.
Or si de ces opinions découlent les comportements des acteurs face au risque (ce qui reste à prouver), il devient crucial de savoir pourquoi, par exemple, le jeune homme dont il a été question dit ne pas craindre la contamination. Si l’on considère que les opinions ne sont ni produites dans la tête de cet acteur isolé (posture individualiste), ni véhiculées de l’inconscient collectif vers sa conscience individuelle (posture holiste) d’où lui vient alors cette idée ? des médias ? d’une (non)intervention scolaire de prévention ? d’une discussion avec son grand frère ? ses amis ? ses parents ?
Nous avons exploré la possibilité que les opinions émergent et se façonnent au cours de discussions (interactionnisme structural), ce qui invite à se demander :
si les opinions convergeraient davantage dans certaines relations, et en ce cas dans lesquelles ? Autrement dit, notre jeune acteur aurait-il particulièrement tendance à avoir des opinions semblables à celles de l’un de ses interlocuteurs ? Cette convergence confère-t-elle une force spécifique à l’opinion partagée dans cette relation ?
si les opinions sont modelées selon les spécificités du réseau de discussion dans lequel elles sont produites. Si certains de ses interlocuteurs ont des opinions différentes, le jeune homme se ralliera-t-il à celle de l’un d’eux ou oscillera-t-il au grée des discussions ? Peut-on alors identifier les processus sociométriques à l’œuvre dans les changements d’opinions d’un acteur, autrement dit sa versatilité ?
La convergence des opinions dans les dyades intimes
Les opinions incertaines relatives au sida exprimées par deux acteurs interagissant ensemble sont plus ou moins convergentes en fonction d’un trait spécifique de la relation. Différentes hypothèses peuvent être formulées sur cette problématique de convergence. On pourrait penser par exemple que les membres d’un couple ont tendance à exprimer des opinions plus proches que deux amis discutant entre eux, ou que deux hommes auront des opinions plus convergentes qu’une dyade mixte. Or il n’en est rien. Le couple constitue précisément la relation la moins convergente lorsqu’il s’agit du sida, et deux hommes seront moins souvent d’accord entre eux qu’un homme et une femme ; la relation la plus convergente étant assurément la relation féminine.
Mais aucune caractéristique relationnelle ne saurait mieux expliquer la convergence des opinions entre deux acteurs que leur intimité, au sens de confidence. Quand il s’agit de s’exprimer par rapport au sida, les acteurs les plus souvent d’accord sont ceux qui ont l’habitude de discuter ensemble de questions personnelles, qu’ils soient de même sexe ou non, et quel que soit le type de relation qu’ils entretiennent.
On ne partage pas systématiquement les opinions de ses interlocuteurs, qu’ils soient amis, parents ou partenaire de couple, mais on peut à présent penser qu’il y a une logique relationnelle dans la formation d’une opinion commune entre deux acteurs. Si cette logique relève de la confidence lorsqu’il s’agit du sida, on peut penser que le critère relationnel de la convergence varie en fonction du sujet abordé : par exemple, s’agissant d’un risque de santé « spontané » tel que le cancer du sein, l’autorité scientifique dans la relation contribuerait-elle plus fortement à la formation d’un consensus que l’intimité des discutants ?
La stabilisation des opinions dans les structures sociométriques fermées
Abordons un ultime problème discutable dans le cadre de cette étude : les acteurs changent-ils d’opinions lorsqu’ils interagissent successivement avec deux personnes différentes sur les mêmes questions relatives au sida ? A cette première partie du questionnement, force est d’acquiescer. L’étude dont il est question montre qu’un acteur sur 3 change d’avis au moins une fois sur 4. On peut donc distinguer une catégorie d’acteurs plutôt versatiles et une catégorie d’acteurs plutôt stables. Si l’on écarte tout de suite les hypothèses individualistes du type « certaines personnes ont une tendance à la versatilité parce qu’elles sont moins sures d’elles », pourrait-on alors expliquer la tendance à la stabilité ou à la versatilité de l’acteur selon la structure relationnelle de discussion dans laquelle il se trouve ?
Le constat principal est le suivant : un acteur tend à exprimer plus souvent des opinions identiques lorsque ses deux interlocuteurs appartiennent, selon lui, à un même groupe relationnel dont il fait lui même parti. Alors que les acteurs les plus versatiles sont ceux qui disent que leurs interlocuteurs appartiennent à des groupes différents ou à aucun groupe qu’ils connaissent. Face à ce constat, la première idée est de dire que les interlocuteurs qui appartiennent à un même groupe ont des idées plus proches que ceux qui ne font pas partie d’un même groupe relationnel, et que c’est cette homogénéité cognitive du contexte relationnel qui explique la stabilité des opinions des acteurs.
Mais en réalité, des interlocuteurs qui appartiennent à un même groupe n’ont pas des opinions plus semblables que les autres ! Cette hypothèse se voit donc écartée au profit de la logique purement structurale de stabilité : un acteur qui perçoit la fermeture du contexte relationnel dans lequel il s’exprime hésitera à émettre deux opinions différentes au risque que ses interlocuteurs se rendent compte, en en discutant ensemble, de sa versatilité. Alors qu’un acteur qui perçoit une structure relationnelle disjointe - dans laquelle les interlocuteurs ne seront pas amenés à rediscuter ensemble de la question - sera plus libre d’exprimer des opinions contradictoires en fonction de la personne avec laquelle il interagit. Cette logique structurale de stabilisation des opinions dans les triades fermées peut être désignée « pression sociale à la cohérence cognitive ». Nous pouvons d’ailleurs nous demander si cette pression s’exerce avec la même intensité en fonction de l’objet discuté.
Il semble bien qu’un contrôle de cohérence pèse sur la production des opinions dans un groupe. Cependant, la force de certaines relations impose une convergence des opinions qui peut se heurter à cette exigence sociale de cohérence lorsque les acteurs appartiennent à un même groupe. Dans quelques configurations relationnelles spécifiques, ces logiques sont simultanément activées et entrent alors en concurrence, sans que nous puissions conclure à quelque primauté d’une logique sur une autre...