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N°26 - Mai 2008
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Cinéma européen : le regard d’un producteur

Entretien avec Yves Marmion
directeur général d’UGC YM, président de l’European film academy

Place des télévisions dans le financement du cinéma, exception culturelle, cinémas européens, etc. : Yves Marmion, producteur d’Il y a longtemps que je t’aime, d’Un secret ou encore de L’âge d’homme, livre son point de vue sur la situation actuelle du cinéma européen.

Le Mensuel de l’Université : Quelles sont les différentes étapes de la production d’un film en Europe ?

Yves Marmion : Un film se fabrique toujours de la même manière. Il faut d’abord avoir un sujet, un auteur et un scénario. On recherche ensuite un metteur en scène et l’on démarre la phase de développement : il s’agit de décider où l’on tournera, avec quelle équipe, de déterminer combien coutera le film et de partir à la recherche de financements. De ce point de vue, il n’y a pas de différence entre la production d’un film européen et américain.

LMU : Quelles sont les différences entre ces deux modèles ?

Yves Marmion : Le système européen est globalement très favorable aux droits des réalisateurs, qui sont aux commandes d’un projet. Pour simplifier, disons qu’ils disposent de ce qu’on appelle le final cut ; ils gardent la maitrise technique du montage de leur film. Leur pouvoir d’initiative est plus large qu’aux Etats-Unis, où, à l’inverse, ce pouvoir appartient davantage aux producteurs, qui détiennent les droits des films. En matière de financement, les chaines de télévision outre-Atlantique n’entretiennent pas avec le cinéma de rapports aussi proches qu’en France.

LMU : En Europe, le principe « d’exception culturelle » se traduit-il par une politique concrète de soutien au cinéma ?

Yves Marmion : Oui, Bruxelles a admis qu’une forme de soutien était possible. La Commission européenne autorise les Etats membres à mettre en place des politiques de financement, d’investissement de fonds publics et des mesures fiscales incitatives pour financer des productions cinématographiques. Elle encourage la création et la diversité des films.

Il y a quelques années, le cinéma français occupait entre 30 % et 50 % des parts du marché national alors que nos voisins, comme l’Allemagne, l’Espagne et l’Italie, étaient dans une situation très difficile. Ils sont aujourd’hui revenus à hauteur de 30 % des parts de leur marché national, ce qui est une bonne nouvelle.

L’Union Européenne ne s’implique pas dans la production, mais dans le développement des projets, la distribution et la diffusion et l’information. En revanche, le Conseil de l’Europe, via Eurimages, s’implique dans la production des œuvres.

LMU : Pourquoi, selon vous, le principe d’ « exception culturelle » suscite-t-il la polémique ?

YM : L’exception culturelle n’a jamais fait l’unanimité au niveau européen ; elle a été contestée à ses débuts par les Etats libéraux, comme le Royaume-Uni. Si Bruxelles a accepté que les Etats membres soutiennent leurs cinémas nationaux, elle ne s’est jamais engagée dans une politique de soutien direct à la production. Cependant l’objectif de diversité culturelle a été jugé prioritaire à la règle de libre concurrence.

LMU : Quel est le premier pays européen producteur de film ?

YM : Les choses changent progressivement mais la France reste statistiquement en tête avec environ 200 films produits chaque année, dont 30 à 40 premiers films, ce qui est un gage de renouvellement de la création.

LMU : Quelle est la situation des autres pays européens ?

YM : L’Allemagne a depuis quelques années mis en place une politique très active de soutien au cinéma, notamment à l’aide de mécanismes fiscaux et du développement de fonds régionaux. Cette politique fonctionne : on produit de plus en plus de film chaque année outre-Rhin.

L’Espagne et l’Italie sont actuellement en train de rénover leur politique globale de soutien au cinéma, ce qui devrait être à terme porteur pour le développement de leur cinématographie.

L’Angleterre, en revanche, malgré un système d’incitations fiscales généreux, avec des taxes réduites recentrées sur les dépenses totales, reste en retrait par rapport aux autres Etats membres. Elle a cependant le système le plus avantageux en matière d’incitations fiscales et reste ouverte aux productions européennes.

S’agissant des pays de moindres tailles, comme les pays scandinaves (Danemark, Norvège, Suède, Finlande) et les pays de l’Est, leur stratégie passe souvent par des création de fondations qui interviennent directement en tant que coproducteurs des films.

LMU : Quelle est la situation actuelle des pays de l’Est ?

Yves Marmion : Pendant la période communiste, le cinéma y était totalement pris en charge par l’Etat : il bénéficiait d’une sécurité financière mais était assujetti à des contraintes idéologiques fortes. Puis le cinéma a fait les frais de l’entrée dans une économie capitaliste un peu sauvage.

Aujourd’hui, ces pays reconstruisent progressivement leur cinématographie. Le cinéma roumain, par exemple, se porte très bien, si on en juge par le nombre de metteurs en scène et le nombre de prix qu’il a récolté dans les festivals.

LMU : Quels sont les facteurs qui permettent à un film de s’exporter et de franchir ses frontières nationales ?

Yves Marmion : Il n’y a pas réellement de règles à ce niveau. On sait toutefois que certains films s’exportent plus difficilement que d’autres : c’est le cas depuis toujours des comédies, très formatées pour un public national. Certains films se vendent très bien et d’autres pas sans que l’on sache toujours pourquoi.

La qualité d’un film, l’air du temps, la notoriété des comédiens ou un prix dans un festival international allié à la reconnaissance de la presse, sont des facteurs positifs pour la diffusion internationale d’un film.

Prenons l’exemple de 4 mois, 3 semaines et 2 jours, film roumain qui a reçu la palme d’or à Cannes en 2007 : imaginez le même film sans qu’il ait été sélectionné et primé à Cannes. Il n’aurait évidement pas connu le même destin.

LMU : Pour revenir à la France, le fait que les chaines de télévision prennent une part importante dans l’investissement cinématographique peut-il menacer le « cinéma d’auteur » et conduire à une standardisation des productions ?

Yves Marmion : Je ne le crois pas du tout, même si c’est une thèse que défendent certains. Je ne crois pas que la télévision soit plus présente et plus importante qu’avant. Cela fait des lustres que les chaines de télévision ont des obligations d’investissement dans le secteur.

Je dirais au contraire qu’il y a de plus en plus de films qui se produisent sans le soutien financier de chaines de télévision. S’il existe un défaut de financement global, la réponse doit être cherchée avec d’autres mécanismes, comme la réflexion sur un soutien automatique à la production ou l’avance sur recette ; comme l’a récemment souhaité le Club des 13 [1].

LMU : On reproche aux télévisions de n’investir que dans des films à grand public. Comment font-elles leur choix ?

Yves Marmion : Le choix d’un film à coproduire et à préacheter, à raison d’un décideur par chaine, se fait sur la base de facteurs très personnels. Il y a inévitablement beaucoup de relationnel qui rentre en jeu.

Le problème ne vient pas des télévisions, mais du nombre très important de films à produire. D’ailleurs, on ne peut pas parler du rôle des télévisions globalement, sans faire de distinction. La politique des chaines publiques et privées est très différente. A travers des filiales de production cinématographique, les premières investissent dans des films très variés, notamment dans des films dits "d’auteur" alors qu’a contrario les chaines privées optent plus souvent pour des productions plus "commerciales".

LMU : Vous êtes président de l’European film academy, quel est le rôle de cet organisme ?

Yves Marmion : Le but de cette association, qui regroupe près de 1 800 professionnels européens du cinéma et une quarantaine de metteurs en scène, est de promouvoir la culture cinématographique européenne. Nous organisons chaque année la cérémonie des prix du cinéma européen (la prochaine a lieu le 06 décembre à Copenhague), sorte d’oscar européen. Une présélection de 40 films est faite et les prix sont décernés à la suite du vote des membres de l’académie.

[1] Groupe de réflexion interprofessionnel né sous l’impulsion de la cinéaste Pascale Ferran, dont le rapport a été remis à Christine Albanel, ministre de la culture, jeudi 3 avril.

Crédit image : Flickr - ganeo sous licence Creative Commons
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