L’histoire individuelle du mémorialiste et l’Histoire se rejoignent dans l’œuvre de Chateaubriand. Comment la mise en œuvre des événements historiques renseignent-ils sur l’acte créateur de l’auteur ?
Comme l’annonce la Préface testamentaire, les Mémoires d’Outre-Tombe reposent sur un principe de double inclusion figurative de l’histoire de l’homme dans l’histoire de son temps et de l’histoire de son temps dans l’histoire de l’homme. Dans la personne du mémorialiste sont inscrites et représentées les catastrophes et l’épopée de son époque, soumise aux violents soubresauts de l’histoire. La violence de l’histoire informe donc en permanence l’écriture des Mémoires et engage tout à la fois l’esthétique du mémorialiste et les lectures de la période retracée par son œuvre.
Chateaubriand présente la Révolution comme « un fleuve de sang » [1] tranchant l’histoire. Le motif de la coupure régit la représentation et structure en profondeur l’imaginaire du mémorialiste : coupure sanglante des têtes décapités, des corps déchirés des guerres révolutionnaires et impériales, des monuments attaqués. De la mémoire profanée et négligée, de l’exil et de la séparation, du texte coupé, découpé, par la censure napoléonienne, la violence est plurielle et protéiforme. Ce traumatisme, en instaurant une vacance politique, sociologique et ontologique chez Chateaubriand, se traduit dans son œuvre par un ensemble de mythèmes, de la guillotine et des « fêtes de la destruction » [2] , de la Terreur à la légende noire napoléonienne.
A cette violence subie, Chateaubriand oppose une autre violence, celle engendrée par le texte, les mots et les images. Juge d’outre-tombe, il exige des têtes. Des structures compensatoires et protectrices, tendant à intégrer la violence dans la construction du mythe personnel pour tenter de la surmonter, doublent ce dispositif actif et conscient de dénonciation et de combat. Cet imaginaire de la violence commande en profondeur l’esthétique des Mémoires d’Outre-Tombe.
La violence de l’histoire est un défi lancé au mémorialiste. Son irruption soudaine pose le problème de sa représentation et engage l’esthétique de Chateaubriand. Une double approche gouverne ainsi les Mémoires qui oscillent entre ostension et suggestion de la violence, hyperbole et litote. La violence engage la construction même du récit, instaurant en un réseau obsédant un jeu subtil de prolepses et d’analepses, de présence et d’absence, de dit et de non-dit (cette dernière notion recouvrant divers degrés de suggestion), des figures d’atténuation au silence pur et simple. Les représentations de la violence, qui confrontent à l’indicible et à la monstration de ce qui n’est pas montrable, induisent une réflexion sur les fonctions, les limites et les pouvoirs du langage verbal.
L’esthétique de Chateaubriand évolue ainsi vers une forme d’art dans laquelle son classicisme est sinon renié, du moins largement amendé. Son œuvre s’ouvre en effet à la représentation de l’horreur, notamment dans les descriptions des carnages des campagnes impériales. Le seul fait d’accepter de transcrire l’horreur sans l’atténuer - ne serait-ce qu’en citant abondamment d’autres mémorialistes contemporains, tels Miot à Jaffa ou Ségur en Russie - constitue déjà une prise de position. Ainsi, c’est dans la vision de l’atroce, dans le vertige du meurtre, que Chateaubriand trouve une attitude poétique nouvelle.
Les figurations de la violence, plurielles et complexes, construisent dès lors une vaste fresque qui transfigure les faits historiques pour leur conférer une signification nouvelle, révélatrice de l’idéologie de son auteur et de sa vision de l’histoire. Régénération ou corruption, barbarie destructrice ou fondatrice, révolution du temps ou des hommes, fin du monde - où l’Histoire ne s’écrira plus- ou construction, la violence interroge la marche de l’histoire. Elle nous mène ainsi aux sources de la création de Chateaubriand.