
En ces jours de commémoration, la question de l’héritage de Mai 68 se pose avec d’autant plus d’acuité que le plus haut personnage de l’Etat a lui-même prétendu vouloir le liquider. La tâche est ardue, voire impossible tant la révolution de Mai imprègne aujourd’hui individus et société. C’est là l’une des forces du capitalisme, que de savoir intégrer sa critique même et de la faire participer à son propre développement [1]. Les « classes moyennes » en furent des acteurs phares, incarnées en Mai par les étudiants issus de leurs rangs- dans leurs franges supérieures- et dans les années qui suivirent par des « aventuriers du quotidien [2] » qui en devinrent l’emblème. Le thème requiert quelques précisions, à l’heure où la généralisation « classes moyennes » relie au sein d’un même ensemble et unit dans une même « dérive », professeurs d’université, cadres d’entreprise, employés commerciaux et ouvriers qualifiés. Or, le retour sur Mai 68 permet à ce sujet quelques clarifications, les « classes moyennes » d’aujourd’hui étant largement envisagées à l’aune de ce que vécurent celles d’alors.
Au-delà même des événements qui courent de mars à juin, « les ondes de 1968 [3] » marquent le pays, notamment au travers des mouvements sociaux et des expérimentations locales qui font alors florès : écologie, féminisme, tentatives communautaires et autogestionnaires, pédagogies anti-autoritaires, etc. Les animateurs de ces expériences vont se retrouver sous le lampadaire sociologique car ils forment une fraction sociale bien précise : il s’agit des catégories de salariés intermédiaires, plus spécifiquement les cadres moyens et supérieurs, les professions intellectuelles supérieures, les techniciens et les professions intermédiaires du travail social, de la santé, de la culture, liées au développement de l’Etat Providence. Globalement, ces salariés occupent des fonctions d’encadrement de la production et de gestion de la société. Sur la lancée de l’expansion des Trente Glorieuses, ces années de croissance qui suivirent la seconde guerre mondiale, ils apparaissent alors emblématiques de la dynamique et du progrès auxquels sont associées les « classes moyennes ». Critiques de la société de consommation individualiste, ils partagent modes de vie ou modèles culturels valorisant l’échange, la convivialité, l’épanouissement personnel. Attentifs à leur cadre de vie, intéressés par la création de projets alternatifs de vie à l’échelle des quartiers, ils militent pour développer une vie locale riche en échanges sociaux. Le projet est celui non pas d’une révolution, mais d’une transformation de la société au quotidien, par l’établissement de relations sociales différentes. Une volonté de « changer la vie », dont Mai 68 est le symbole, irrigue ces milieux sociaux bien identifiés.
Des expériences concrètes ont bien existé, et transformé le quotidien de ces « aventuriers ». Certaines perdurent et sont appropriées par d’autres générations : opérations d’habitat autogéré, coopératives alimentaires, crèches parentales ... Des idées dont ils étaient porteurs se sont en partie diffusées et ont influencé les politiques publiques : les enjeux écologiques sont aujourd’hui mis à l’agenda politique et citoyen ; la participation et plus particulièrement la participation locale est devenue une injonction politique forte qui contribue à faire évoluer, au moins à la marge, les modes de gouvernance urbaine. Sans dresser ici un bilan général de l’héritage de mai 68, qui dépasserait le cadre des couches moyennes et renverrait également à la sociologie de la famille, de l’éducation etc., il est aujourd’hui établi qu’il ne saurait être, dans les champs du cadre de vie et de l’habitat auxquels ces couches étaient particulièrement sensibles, passé au chapitre des pertes et silences.
Cependant, alors que leur projet prétendait « changer la vie », les expériences qui en ont été la déclinaison n’ont finalement concerné que le milieu social qui en est à l’origine, et n’ont pas fait la preuve de leur efficacité à transformer plus largement la société. Est-ce parce qu’elles prétendaient la changer en la conformant à ces « nouvelles » couches moyennes, rendant du même coup difficile la diffusion d’expériences au sein d’autres milieux sociaux, porteurs d’autres modèles ? Est-ce parce que les modalités de ces expérimentations reposaient largement sur des savoirs professionnels reconvertis, qui appartiennent à ces groupes sociaux et leur assurent une domination culturelle ? Ou encore parce que le mouvement ouvrier, dans ses différentes composantes, a privilégié d’autres stratégies de changement ? Sans doute ces trois facteurs ont-ils interféré pour limiter la portée politique de ces expériences. La première de ces explications est, pour notre sujet, particulièrement intéressante : l’inachèvement de ce projet de changement social souligne son enracinement au sein d’un milieu social bien spécifique. Les « classes moyennes » marquées par Mai 68 et « l’âge de l’autogestion [4] »,sont ces « aventuriers du quotidien ». qui étaient alors persuadés de la portée universelle d’un modèle. La greffe ne prit pas, venant souligner la relativité et la spécificité d’un modèle de vie. « Les classes moyennes » n’étaient et ne sont toujours pas toute la société, les « aventuriers du quotidien » ne sont eux-mêmes pas toutes « les classes moyennes ».
Or, quand on parle aujourd’hui de « classes moyennes » déclinantes ou à la dérive, c’est encore de ces « aventuriers du quotidien » dont il est question : enseignants, professionnels des arts, de la culture, de la communication, de l’animation. C’est sur les trajectoires de ces individus que l’on se penche pour poser un diagnostic, étendu ensuite à l’ensemble de « la classe moyenne ». L’hypothèse décliniste, dominante aujourd’hui, se réfère implicitement à ce groupe, tout comme le fit celle de l’avant-gardisme et du progrès social. Elle porte d’une part sur ce groupe spécifique, d’autre part sur sa trajectoire, lui qui s’est vu en haut de l’affiche et qui désespère de ne plus avoir aujourd’hui les moyens d’y rester. Autrement dit, le diagnostic de déclin est largement différentiel. C’est en partie parce qu’elles se sont vues sur une pente ascendante pour elles et leurs enfants que ces catégories spécifiques supportent d’autant moins aujourd’hui que cette pente ne soit pas, pour elles, naturellement ascendante. Il ne s’agit pas là d’invalider les analyses socio-économiques qui ont renouvelé l’étude des inégalités en faisant apparaître les écarts, bien réels, dans les « destins des générations [5] ». La remise en cause de la société salariale [6] tend bien à un processus de précarisation qui déborde largement les groupes sociaux les plus fragiles. Cependant, la thèse de l’angoisse ou de la dérive des couches moyennes d’une part ne prend vraiment sens qu’au regard d’une version spécifique de la période (post soixante-huitarde) précédente ; d’autre part elle court le risque d’une version uniformisante en ne rendant pas compte de la diversité de groupes qui composent les classes moyennes que l’on pourrait, de façon plus pertinente, comparer à un archipel [7]. Ceux qui participent de cette nébuleuse connaissent ainsi des situations sociales et économiques fort différentes, qui ne varient pas seulement en fonction de la possession des capitaux économique (au sein duquel le patrimoine joue un rôle majeur), social et culturel. Les positions et les trajectoires sociales et personnelles, mais également les histoires familiales ou encore les situations géographiques dessinent des ambitions et des constructions fort contrastées.
Dans le cas des « classes moyennes », le retour sur Mai 68 permet ainsi de souligner la richesse des expériences qui furent tentées, autant que leurs limites, limites porteuses d’enseignement que l’on a trop tendance à oublier dans le débat contemporain. Non, « les classes moyennes » ne forment pas un groupe, la « moyennisation » englobant les groupes sociaux dans une représentation uniforme n’a pas eu lieu : l’ouvrier d’aujourd’hui est bien, par ses pratiques et ses comportements, différent du cadre même s’il est rendu socialement et politiquement invisible [8]. Hier comme aujourd’hui, tous les groupes sociaux censés participer des « classes moyennes » ne partagent pas les idéaux des « aventuriers du quotidien » et de leurs héritiers. Du même coup, c’est le diagnostic même porté sur ces « classes moyennes » qui doit être revisité, retravaillé : non, toutes les classes moyennes ne sont pas à la dérive.
[1] L. Boltanski, E. Chiapello, Le nouvel esprit du capitalisme, Paris, Gallimard, 1999.
[2] C. Bidou, Les aventuriers du quotidien, Paris, PUF, 1984.
[3] H. Hatzfeld, Faire de la politique autrement, Rennes, PUR, 2005.
[4] P. Rosanvallon, L’âge de l’autogestion, Paris, Le Seuil, 1976.
[5] L. Chauvel, Le destin des générations, Paris, PUF, 2002.
[6] R. Castel, Les métamorphoses de la question sociale, Paris, Fayard, 1995.
[7] A. Chenu, L’archipel des employés, Paris, Insee, "Etudes", 1990
[8] S. Beaud, M. Pialloux, Retour sur la condition ouvrière, Paris, Fayard, 1999
Marie-Hélène Bacqué et Stéphanie Vermeersch viennent de publier « Changer la vie ? Les classes moyennes et l’héritage de mai 68 » aux Editions de l’Atelier.
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