
Il faut réviser l’image réductrice d’une Lorraine de l’après-guerre qui signifie pléthore d’emploi. Bien au contraire, le chômage était concomitant au déficit de main d’œuvre. Par conséquent, la question de l’existence de cette contradiction fondamentale est posée. Comment le marché du travail a-t-il pu connaître un tel déséquilibre dans le contexte d’expansion économique de la Reconstruction ?
L’analyse met en évidence l’incohérence d’une politique d’immigration destinée à parer au déficit de main d’œuvre. Dans le même temps, le chômage persistant montre une désorganisation structurelle. Les deux éléments conduisent à un cercle vicieux où les effets de la pénurie sont puissants.
Dès 1944, l’économie lorraine a été stimulée pour un redémarrage rapide de l’activité. Cependant, la concentration industrielle des zones de bassin forme des marchés du travail concentriques. Ils posent le problème de la mobilité géographique des travailleurs. Celle-ci était fortement entravée par la pénurie de logements en Lorraine [1]. Cette grande constante de la société française était aggravée à cause de la guerre [2]. Par conséquent, peu de compensation était possible, entre les besoins de main d’œuvre tels qu’ils étaient identifiés, et les effectifs disponibles. Cette viscosité du marché du travail était accentuée par la dépression démographique [3]. En 1945, le seul département de la Moselle avait perdu 40 % de sa population active de 1938. Aussi, l’apport d’une main d’œuvre d’une mobilité géographique et professionnelle devint indispensable. Très vite, la puissance publique ouvra le marché du travail lorrain aux filières de l’immigration.
Une taxinomie sommaire révèle deux filières d’immigration. Elles permettaient aux travailleurs étrangers d’accéder au marché du travail lorrain. La première, est utilisée traditionnellement par le capitalisme industriel. Elle importe de la main d’œuvre d’Italie, d’Afrique du Nord et de Sarre. Dans ce dernier cas, il faut suppléer aux besoins en mineurs des Houillères de Moselle. L’allocation des postes de travail à ces catégories de travailleurs était réalisée en fonction des déficits sectoriels de main d’œuvre, ou des qualités intrinsèques allouées aux immigrés. On disait les Italiens plus habiles dans la maçonnerie que dans la sidérurgie. Celle-ci étant, par analogie climatique, destinée aux Nords-Africains. L’Italie et l’Afrique du Nord, dans laquelle Robert Schuman voyait un réservoir de main d’œuvre à exploiter, constituaient des filières d’immigration de masse [4]. Pourtant, patronat, syndicalistes et autorités locales s’accordaient pour reconnaître le peu d’efficacité, et dénoncer l’absence de rentabilité de cette main d’œuvre.
Au contraire, on louait la seconde filière d’immigration. Celle-ci était circonstancielle. Entre 1944 et 1947, plusieurs dizaines de milliers de prisonniers de guerre de l’Axe travaillaient pour les entreprises lorraines [5]. Si à l’origine l’usage de cette main d’œuvre était prévu dans le cadre punitif des réparations de guerre [6], la pénurie en avait décidé autrement. Il fallait injecter cette force de travail dans l’économie pour éviter qu’elle ne devienne une charge pour la société. Dans le contexte de sortie de guerre, les « personnes déplacées », qui erraient dans les camps de réfugiés en Allemagne, représentaient un potentiel de plusieurs millions de bras disponibles. Parmi eux, les Alsaciens-lorrains du Banat, dont les ancêtres avaient émigré dans cette région pour la repeupler. Après-guerre, ces réfugiés revendiquaient leur filiation avec le pays de leurs ancêtres pour postuler à l’immigration [7].
Établir une chronologie de l’immigration après-guerre est facile. Les flux migratoires, perçus entre 1945 et 1947, sont destinés à combler le déficit de main d’oeuvre des marchés concentriques. À partir de 1947, la situation diffère quelque peu. Il fallait remplacer les prisonniers de guerre de l’Axe par des immigrés. Cette pratique fait corps avec les mutations structurelles de l’économie lorraine. Elles annonçaient l’inflexion de la fin des années quarante. À ce moment, les avis divergeaient sur les besoins en main d’œuvre. Et pour la première fois, la puissance publique admettait l’existence d’une force de travail en surnuméraire [8].
Néanmoins, les fluctuations économiques n’expliquent pas à elles seules le chômage. En effet, l’existence de ce phénomène semble davantage conditionnée par le versement de secours pécuniaires que par l’absence de travail. L’hypothèse d’une réalité du chômage amputée des travailleurs sans emploi est posée. En effet, leur condition pouvait ne pas être reconnue par la puissance publique. La reconnaissance passait par la mise en place de fonds de secours qui n’avaient aucun caractère obligatoire. Il faut rappeler qu’avant la création de l’assurance chômage en 1958, la pratique séculaire de l’assistance publique était de mise.
Cependant, si les causes divergent, le chômage existait en Lorraine depuis 1944 [9]. Les combats de la Libération ont provoqué une forme de chômage conjoncturel en raison de l’arrêt brutal de l’activité. Il sera de courte durée. Dans un deuxième temps, les pénuries de matières premières, notamment de charbon, génèrent le chômage partiel, à répétition, qui perdura. Toutefois, en 1947, un changement notoire apparaît. Des offres d’emplois disponibles n’étaient pas pourvues malgré le chômage. Ces tensions sur le marché du travail posent le problème de l’adéquation de la qualification du travailleur avec l’emploi disponible. Le chômage structurel est en question. Il touchait essentiellement les salariés non qualifiés, mais aussi ceux qui cherchaient des emplois dans des secteurs saturés comme le commerce ou les emplois de bureau. En outre, faute de qualification, les immigrés nords-africains étaient repoussés en marge de la société. Ils disparaissaient des statistiques du chômage. Il faudra attendre 1950, pour que la puissance publique entérine l’idée d’un chômage de masse. Il est la conséquence des licenciements dans l’industrie lourde [10]. La hausse de l’offre d’emploi pendant la guerre de Corée n’a pas permis de compenser les pertes d’emplois. Le déséquilibre subsista en raison d’une politique patronale orientée vers la stabilisation des effectifs. D’autre part, celle-ci était relayée par la modernisation de l’outil de travail.
Les différentes formes de restrictions ont souvent été les variables d’ajustement d’un marché du travail d’une société en recomposition. Toutefois, la coexistence d’un chômage important, avec une demande de travail insatisfaite, coïncident avec les mutations structurelles de la société lorraine. Celles-ci participent à une segmentation excessive du marché du travail. Avec elle, d’inévitables contradictions surgissent. Si ces dernières permettent de comprendre les mécanismes de pénurie, elles sont aussi révélatrices d’enjeux plus importants. Comment recadrer la fonction du travail dans une société de sortie de guerre ? Mais, en tout état de cause, ces conclusions mettent quelque peu en défaut l’image d’une période exclusivement créatrice d’emploi en Lorraine.
[1] Bernard Meddahi, « La Moselle et l’Allemagne, 1945-1951 », Thèse de doctorat, Université de Metz, 1979, p. 86.
[2] Daniele Voldman, « Le logement : crise, pénurie, ou restrictions ? », Les Cahiers de l’IHTP, n°32-33, Paris, mai 1996, pp. 377-388.
[3] Dieter Wolfanger, Nazification de la Lorraine mosellane 1940-1945, Sarreguemines, Pierron, 1982, p. 115 et seq.
[4] AD 57, 34J35, conférences de Robert Schuman.
[5] AD 57, 11W39, dossier PGA.
[6] Fabien Théofilakis, « Les prisonniers de guerre allemands en mains françaises au sortir de la seconde Guerre mondiale », Revue d’Allemagne, n°3-4, Strasbourg, pp. 383-397.
[7] AD 57, 11W39, les Alsaciens-lorrains du Banat.
[8] AD 57, 628PER1950, Journal des débats du Conseil général de la Moselle.
[9] AD 57, 11W5, rapports de l’inspection du travail.
[10] Albert Balducci, « La crise dans les mines de fer », Le Sous-sol lorrain, décembre 1953, Archives CGT Piennes.
« Le marché du travail dans l’espace lorrain pendant la Reconstruction, 1944-1953 », thèse soutenue le 24 mai 2007 à l’Université Paul Verlaine, Metz, sous la direction du Professeur Sylvain SCHIRMANN (IEP, Université Robert Schuman, Strasbourg 3).
Crédit image : Flickr, Le cliqueur fou mosellan