
Fuyant tout ce qui leur paraissait instable, les géographes se sont longtemps réfugiés dans la recherche des lois tirées de l’expérience concrète, garantes de la scientificité de leurs travaux. Loin des permanences héritées durablement des phénomènes naturels ou des évolutions historiques anciennes, la géographie électorale fut logiquement l’un des parents pauvres de la géographie.
André Siegfried tente de construire et d’utiliser dans ses travaux des catégories pour comprendre l’espace électoral français afin de dépasser la dure dialectique, très politique, du souhaitable et du possible qui rend difficile l’expérience concrète. Pour parvenir à l’essentiel puis évaluer ensuite les écarts entre les objets géographiques singuliers et les modèles qui aident à leur interprétation, il adopte une démarche proche de la modélisation introduite par la « Nouvelle Géographie » dans les années 1960.
Quel cheminement suit-il pour construire son objet de recherche ? Comment l’application de catégories à l’espace politique français se confronte-t-elle à l’expérience concrète ?
Établir un lien entre géographie et politique, géographie et élections, est un projet intellectuel ancien qui, sans aboutir à une science à part entière, a longtemps souffert d’un lourd déterminisme.
L’émergence d’un lien possible entre géographie et tempérament politique commence dès Platon, Aristote et Hippocrate, et se poursuit avec Jean Bodin, Vauban, Montesquieu et Turgot.
L’historien Charles Seignobos est le premier à établir une géographie électorale en tant que telle dans La Révolution de 1848, le Second Empire [1]. C’est l’instauration du suffrage universel en 1848 qui ouvre la voie à cette approche très déterministe, où sont avancées plusieurs catégories : poids de la notabilité, du militantisme ouvrier, de l’économie et de la religion. Les permanences géographiques y sont aussi saisissantes que les permanences sociologiques : Seignobos différencie déjà le Nord-Ouest légitimiste, du Sud-Est et du Midi républicains.
André Siegfried (1875-1959), géographe, historien, économiste et surtout maître de la science politique française qu’il a fondée, a été confronté dès son enfance à la chose publique auprès de son père, maire du Havre puis parlementaire et ministre. Ses Souvenirs de la IIIe République [2] décrivent une expérience concrète insatisfaisante puisque limitée spatialement et biaisée politiquement.
C’est par la puissance de l’imagination que Siegfried va répondre à son souci d’observation et d’explication des votes et de leur répartition spatiale, en combinant des catégories qui révèlent les lourdes permanences électorales françaises. Son ambition rejoint vite sa vocation d’enseignant dans son magistère de géographie économique et politique à Sciences-Po puis au Collège de France.
Siegfried prend appui sur les catégories de la « géographie humaine » définies par Paul Vidal de la Blache, dont il est disciple et admirateur, pour tenter de les transposer à la géographie électorale. Il fait de la dernière phrase du Tableau de la géographie de la France [3], sa maxime :
« L’étude attentive de ce qui est fixe et permanent dans les conditions géographiques de la France, doit être ou devenir plus que jamais notre guide » [4].
Le Tableau politique de la France de l’Ouest [5] est publié dix ans après le Tableau de la géographie de la France. La similitude des titres est programmatique : Siegfried conçoit une étude de cas géographique, avec 103 cartes et croquis !
La transposition des méthodes vidaliennes dans l’espace électoral pousse Siegfried vers l’écueil du « déterminisme électoral ». L’exemple le plus connu est la coïncidence entre la nature géologique des sols (terrains anciens, terrains calcaires) et le vote, étudiée dans un territoire particulier, le canton de Talmont, en Vendée. C’est là en apparence un déterminisme presque ratzelien, tributaire de la dictature de la pensée positiviste de l’époque. Si ce reproche occulte le côté farcesque de l’affirmation, d’autres sont plus sérieux : une démarche inductive et même souvent intuitive ; une approche écologique, au sens d’Ernst Haeckel ; une séparation des unités spatiales d’étude sans analyser leurs liens et l’impact de leurs liens sur le comportement électoral.
L’idée forte de Siegfried repose sur l’étrange permanence spatiale des comportements électoraux dans l’Ouest, transposable à l’ensemble du territoire national. Les quatre principales catégories explicatives restent d’actualité : nature de la propriété foncière, mode de peuplement, religion et réceptivité des populations au discours du pouvoir national.
Siegfried montre comment ces catégories se combinent ou au contraire s’annulent, fondant ainsi son analyse sur une étude des interactions sociales proche de l’écologie vidalienne.
La convergence de comportements individuels permanents explique pour Siegfried les changements électoraux : le poids des candidats ou l’abstention mobilisent plus ou moins l’électorat. Il s’agit ensuite de comprendre les raisons qui font qu’un territoire relève de l’une ou l’autre des deux grandes cultures politiques de la France contemporaine.
La publication du Tableau infléchit largement l’évolution de la géographie électorale française. Sous l’apparence mouvante des élections se précisent donc des courants stables et des tempéraments régionaux. Il y a ainsi des tempéraments provinciaux, départementaux, cantonaux, communaux ; il y a plus exactement encore des tempéraments politiques répondant à ces profondes individualités naturelles que sont les « pays » de France.
La typologie imaginée par André Siegfried fait long feu : lui-même ne publie plus rien ou presque sur la France pendant le reste de sa carrière. Les géographes restant crispés sur une ligne vidalienne, les sociologues, et notamment François Goguel, définissent les concepts de la « sociologie électorale ». Le sondage d’opinion, inauguré en France par l’IFOP en 1945, exclut la géographie du champ d’étude des opinions politiques pendant plus de trente ans. La typologie proposée par André Siegfried, partiellement redécouverte au milieu des années 1980, donne pourtant de précieux critères d’analyse du fait électoral. Elle permet de concilier le constat d’une répartition géographique des opinions politiques et la permanence de certaines orientations, face à la « versatilité » trop souvent pointée de l’électorat. Elle ouvre aussi la perspective de concilier approches sociologique et géographique des comportements électoraux.
Cette méthode ouvre la voie à une étude systémique de la France électorale à différentes échelles temporelles et territoriales de nature à compléter les analyses par sondage. Elle consisterait à dégager des lieux générateurs de permanences pour les étudier ensuite dans une perspective comparatiste afin de dégager une vue aussi générale qu’explicative de la « France des fiefs ».
[1] SEIGNOBOS C. (1921), Histoire de la France contemporaine depuis la Révolution jusqu’à la paix de 1919. Tome sixième, La Révolution de 1848. Le Second Empire (1848-1859), Paris, Hachette, 426 p.
[2] SIEGFRIED A. (1946), Mes souvenirs de la IIIe République : mon père et son temps, Paris, Éditions du Grand Siècle, 146 p.
[3] VIDAL DE LA BLACHE P. (1903), Histoire de France depuis les origines jusqu’à la Révolution. Tome premier. Tableau de la géographie de la France, Paris, Hachette, 394-I p.
[4] Ibid., p. 386.
[5] SIEGFRIED A. (1913), Tableau politique de la France de l’Ouest sous la troisième République, Paris, Armand Colin, XXVIII-536 p.
François Charmont achève une thèse de géographie portant sur les fiefs électoraux français, sous la direction de J-R. Pitte. Il a notamment publié François Mitterrand et la Nièvre, Géopolitique de la Nièvre, 1945-1995, chez L’Harmattan en 2001.
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