
Le Pakistan est aujourd’hui un pays à l’équilibre précaire, en proie à des crises politique, judiciaire, économique et sécuritaire. La mort brutale de Benazir Bhutto le 27 décembre dernier n’a fait qu’aggraver une situation politique instable. La victoire des partis de l’opposition aux élections législatives du 18 février 2008, au premier rang desquels le parti de Bhutto, permettra-elle une résolution des problèmes structurels et conjoncturels du pays ?
Tout laisse à penser que la stabilité ne se trouve pas forcément au bout d’un scrutin auquel beaucoup prêtent une importance fondamentale. Si le président Pervez Musharraf ne participait pas aux élections législatives, celles-ci, comme l’ont noté de nombreux analystes, ressemblaient pourtant fort à un référendum. Les craintes de fraude et de truquage avaient agité l’opinion publique à l’approche du scrutin. Une commission électorale partiale, des gouvernements locaux favorables au pouvoir et un gouvernement intérimaire composé sans surprises de partisans du chef de l’exécutif n’avaient pas créé un environnement propice à un scrutin transparent.
La mise à l’écart des juges en poste avant l’état d’urgence décrété le 3 novembre dernier, dont nombre d’entres eux sont toujours sous résidence surveillée, éliminait la possibilité d’un recours judiciaire en cas de fraude. C’est cet ultime obstacle qui avait décidé une trentaine de petits partis regroupés dans le « Mouvement Démocratique » (APDM), solidaire avec le mouvement des avocats et le sort des juges, à prôner le boycott. Nawaz Sharif, leader d’un des deux grands partis de l’opposition, la PML(N), faisait initialement partie de ce front du refus. Mais pour ne pas laisser le champ libre au parti au pouvoir et à son vieux challenger, le parti de Benazir Bhutto (avec lequel il est aujourd’hui en pourparlers pour un gouvernement de coalition), il avait finalement changé d’avis.
Des résultats truqués auraient pu engendrer une nouvelle flambée de violences protestataires. Mais même s’il y a eu fraude, celle-ci n’a pas empêché au scrutin d’être éloquent : si 40% seulement des électeurs se sont déplacés jusqu’aux urnes bravant les risques d’attentat, ils ont bel et bien sanctionné le règne de Musharraf et de ses alliés politiques. Le Pakistan a voté en faveur des deux principaux partis de l’opposition, la PML(N) et le PPP, reléguant le parti de Musharraf, la PML(Q), en troisième position. Le parti islamiste du JUI, identifié comme proche de l’establishment, est sorti laminé des urnes. De troisième force parlementaire, le MMA, l’alliance divisée de six partis politico-religieux, dont certains avaient prôné le boycott des élections comme le jama’at-i islami, n’a donc recueilli que quelques voix. Le pays aspirait au changement, il semblerait qu’avec ce scrutin il ait obtenu gain de cause. Mais les problèmes complexes auxquels il est confronté se trouvent-ils pour autant résolus ?
Au moment de sa prise de pouvoir par un coup d’Etat en octobre 1999, le général Musharraf avait su jouer sur les bilans mitigés des gouvernements civils alternés de Benazir Bhutto et de Nawaz Sharif qui l’avaient précédé pour discréditer la classe politique et se légitimer comme un militaire « démocrate » qui laverait le pays de la corruption. Il jouissait alors du soutien de la population. Neuf ans plus tard, le pays est convaincu que l’armée au pouvoir n’est pas forcément une meilleure formule politique que celle, même imparfaite, de gouvernements civils formés de politiciens élus quoique corrompus.
La réapparition sur la scène politique pakistanaise des deux ex-Premiers ministres (Benazir Bhutto et Nawaz Sharif) revenus de leurs exils respectifs fin 2007 a, malgré le mauvais souvenir qu’ils ont laissé, redonné espoir dans la possibilité d’un changement et d’un transfert (ou du moins un partage) du pouvoir. Benazir Bhutto, malgré les accusations de corruption et d’incompétence qui pesaient sur elle, et grâce aux concessions faites sur le terrorisme et le nucléaire, avait su convaincre l’occident qu’elle était celle dont ils avaient besoin. Son retour augurait d’une transition vers la démocratie dans le cadre d’un accord secret avec Musharraf orchestré par les puissances étrangères. Ce rapprochement avec le pouvoir, qui avait promulgué une Ordonnance de Réconciliation Nationale (NRO) lavant les accusations de corruption de tous les politiciens et profitant donc à Benazir Bhutto, avait cependant nui à son image. Cette « fille de l’orient » avait néanmoins été reçue en fanfare en octobre 2007 par des populations qui cristallisaient sur elle l’espoir d’une amélioration de leurs conditions de vie. Et pour cause : au Pakistan, un mot ne cessait de revenir dans toutes les bouches, celui de « découragement ».
L’année 2007 fut particulièrement turbulente, voire sanglante pour un pays qui pourtant, dans sa jeune histoire de 60 ans, a été coutumier des crises, des guerres et des coups d’Etat. Marquée entre autres par un bras de fer entre l’exécutif et le judiciaire, des affrontements entre militants islamistes et l’armée dans plusieurs foyers d’insurrections, la multiplication alarmante des attentats-suicides, elle s’est terminée par une mini loi martiale particulièrement musclée. Musharraf s’était fait réélire pour cinq ans peu de temps auparavant par les assemblées sortantes et craignait que la Cour suprême n’invalide ce scrutin. Une dizaine de jours après la levée de l’état d’urgence, l’assassinat de « BB », leader politique la plus populaire du pays revenue de fraîche date d’un long exil, n’a fait qu’amplifier une grave crise politique. Sa disparition a provoqué un vide de leadership dont le PPP, le parti le plus populaire du pays, mettra du temps à se remettre.
Initialement prévues le 8 janvier 2008, les élections ont été reportées le 18 février. La situation sécuritaire ne permettait pas la tenue d’un scrutin et le pouvoir craignait que le parti de Bhutto ne bénéficie d’un vote de sympathie massif. Les circonstances mystérieuses de sa disparition, dont le PPP et l’opinion publique font porter la responsabilité au pouvoir, n’ont fait que creuser un peu plus le déficit de légitimité de Musharraf et de son parti, la PML(Q). Sans présumer de leur innocence, le crime ne leur a clairement pas « profité ». Il a même précipité leur chute.
L’année 2008 s’est ouverte sur une crise énergétique et économique qui n’a fait qu’accroître la frustration déjà exacerbée des populations. Les coupures d’électricité et de gaz récurrentes, les pénuries de sucre, de blé et de farine et une inflation galopante n’ont pas aidé à remonter la popularité déclinante du président Musharraf et du parti au pouvoir, ni le moral d’une nation en complet désarroi.
Vivement critiqué par les médias, la société civile, le mouvement résilient des avocats et des juges et les partis de l’opposition, Musharraf n’est guère plus soutenu aujourd’hui que par des régimes occidentaux qui continuent à voir en lui un indispensable allié dans la guerre contre le terrorisme. Malgré sa volonté manifeste de rester au pouvoir et ses efforts -en parfaite violation de la constitution, dénoncent ses nombreux détracteurs- pour y parvenir, le destin politique de cet ex-chef des armées dépend désormais largement du nouveau gouvernement.
Dans ce nouveau parlement sans majorité claire, c’est du PPP et de la PML(N), qui ont donné leur accord de principe pour un gouvernement de coalition, que dépend le futur d’un président très affaibli. Mais la nouvelle combinaison centrale du pouvoir devra faire face à de nombreux défis. Nawaz Sharif avait promis de restaurer le judiciaire s’il gagnait les élections, et cette promesse couplée à une posture hostile à Musharraf expliquent ses bons scores au scrutin. Plus ambigu sur ces deux problématiques, le PPP a surtout surfé sur la vague de sympathie suite à la mort de son leader. Asif Zardari, son veuf, le co-président du parti, qui a fait des années de prison pour corruption, est plus circonspect sur la question des juges. Ces derniers annuleraient probablement le NRO et compromettraient sa carrière politique. Zardari, s’il écarte une alliance avec la PML(Q), est beaucoup moins catégorique que Sharif sur la nécessité de pousser le président vers la sortie, d’autant que les Etats-Unis semblent toujours le soutenir. Dans tous les cas, la restauration d’un pouvoir judiciaire indépendant, celle de la confiance des provinces en un centre souvent considéré avec suspicion, un apaisement des foyers d’insurrection et un redressement de l’économie ne constituent que quelques unes des problématiques urgentes du moment. Trop d’atermoiement dans leur prise en compte pourrait mener droit à de nouvelles confrontations politiques et militaires.